vendredi 5 juin 2009

Le grand incendie

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« Mais on va où comme ça ? demanda le plus traînard des deux, qui semblait mourir à chaque pas.
– Un groupe a indiqué les coordonnées d’un petit tison à quelques kilomètres au nord. J’ai eu l’info par la radio il y a une heure, pendant que tu dormais.
– Au nord, au nord… qu’est-ce que ça veut dire au nord, y’a des arbres partout ! Tu le sais ! Alors nord, sud, est, ouest…
– La boussole, Gaspard, la boussole.
– Tu m’emmerdes avec ta boussole, Archi. Faut toujours que tu nous trimballes à droite à gauche mais on trouve jamais rien, et ça aussi tu le sais ! Avec toi, y’a toujours de la fumée, mais jamais de feu !
– Mais un jour… répondit Archi en se retournant brusquement, fixant son compagnon de route avec la majesté hiératique du parfait possédé, l’œil inébranlable et la main solennelle, un jour Gaspard… un jour nous trouverons la flamme et alors : Pffffchhh ! Tout brûlera. »
Il accompagna le souffle de feu en balayant le paysage opaque de sa main droite.
« Tout brûlera, reprit-il en lui tournant le dos et en reprenant sa marche. Et tu verras de nouveau les rayons du Soleil. Tu te souviens du Soleil, Gaspard ? »
Sur ces mots, il retira ses lunettes infrarouges et resta momentanément dans le noir, songeur, avant de les replacer sur son nez.
« Oui merci, répondit Gaspard, ça me dit quelque chose. En attendant, tout ce que je vois, ce sont deux abrutis qui marchent dans la forêt.
– L’Enfer, souviens-toi de l’Enfer : Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai par une forêt obscure… je veux bien être ton Virgile, mais cesse de pleurnicher et aie un peu foi dans le Paradis !
– Je suis fatigué et je crève la dalle.
– Homme de peu de foi.
– La foi ne vaut rien quand on a faim, Archi.
– Ca nourrit ton âme, Gaspard.
– C’est mon estomac qui a la dalle, pas mon âme. Qu’est-ce qui reste à becqueter ?
– Des choses que tu ne toucheras pas avant ce soir.
– Si je m’écroule à terre, terrassé par la faim, tu pourras continuer tout seul. Quelle aubaine ! »

Gaspard s’assit au pied de l’un des arbres titanesques qui semaient cette forêt d’apparence aussi irréelle qu’infinie. Archi s’arrêta, le fixa en silence.
« Tu dois être déçu d’avoir un si piètre compagnon de route, n’est-ce pas ? » demanda Gaspard.
Archi s’approcha, fléchit les genoux pour se placer à sa hauteur :
« Qu’est-ce que tu racontes ? Pas du tout. Je crois en toi, Gaspard. Je sais que tu cherches la même chose que moi, que bien d’autres de notre souche, que tous ceux qui espèrent. Tu as juste ce défaut très répandu : tu renonces. Tu es résigné. Tu ne crois pas en notre quête, et tu te persuades que ta résignation est plus proche de la vérité que notre enthousiasme. »
Gaspard fixa son interlocuteur dans un long silence songeur.
« Tu as une foutue force de persuasion, reprit-il, tu le sais ça ?
– Je sais. Mais ça ne changera rien.
– Absolument rien.
– Je le savais, répondit Archi avec un petit sourire de clairvoyance. Cinq minutes de pause, ça te va ?
– Perfect. »
Les deux compagnons de voyage s’évadèrent en silence, immobiles, sylvestres jusqu’aux plus profonds recoins de l’âme, la tête tournée vers les sommets enténébrés de lointaines et épaisses nébuleuses de feuillage.
« Tu crois qu’ils font combien de haut ? demanda Gaspard.
– J’en sais rien… on ne voit même pas les cimes. On m’avait transmis, il y a quelques années, des résultats d’une étude basée sur des calculs de temps et de vitesse de croissance rapportant entre trente et quarante kilomètres de haut. Quant au diamètre, on peut le voir, ça varie entre vingt et trente mètres.
– Et c’est beaucoup ? Je ne me rappelle même plus les arbres des temps anciens.
– C’est énorme, évidemment. Les arbres des temps anciens étaient ridicules à côté, de vraies petites brindilles.
– C’est quand même hallucinant tout ce qui s’est passé en deux décennies, reprit Gaspard après un silence.
– Ah ça, ce n’est pas moi qui vais te dire le contraire. Les premières années, il y avait encore de la lumière qui filtrait à travers l’énorme masse feuillue… on pouvait voir des rais de lumière espacés qui tombaient du ciel jusqu’au sol, c’était joli. On s’approchait du rayon comme pour jouer avec, on avait réellement l’impression de toucher la lumière, de sentir la collision des photons sur nos chairs. Je regrette vraiment cette période, les arbres n’étaient pas encore trop hauts, on pensait que tout s’arrangerait très vite…
– Accès de résignation ?
– Boucle-là, c’est toi la résignation. Moi je me bats. Tous les jours. D’ailleurs lève ton cul, on y va. »

Ils reprirent leur marche comme ils en avaient l’habitude, Archi en tête, Gaspard derrière. Ils parcoururent trois kilomètres dans un silence presque total à peine entrecoupé des interrogations de Gaspard concernant leur positionnement et le but de ce voyage, un peu léger pour y dispenser tant de forces. Bientôt, un camp se dessina au loin.
« Là-bas, regarde, un camp ! dit soudainement Gaspard. Faisons demi-tour, vite.
– Non, répondit Archi, placide. Ils nous ont vus, c’est trop tard. Il n’y a plus qu’à passer devant eux le plus posément du monde, déterminés, sang-froid dans les veines.
– Tu penses que ce sera suffisant ? Ca me paraît limite quand même.
– Fais-moi confiance, c’est un camp de Pouilleux.
– Pouilleux ?
– C’est comme ça qu’on les appelle. Les Pouilleux sont des sylvains de quatrième catégorie. Ils ne se battent pour rien d’autre que leur conservation, et passent leur loisir à jouer avec de la boue ou compter des brindilles. Paradoxalement, ils sont très organisés. Ils sont très nombreux, c’est même la catégorie la plus répandue ; ils sont plutôt gentils et inexistants. Rien à craindre d’eux, si ce n’est l’éventualité non négligeable qu’ils soient un jour les seuls survivants, ce qui évidemment annulerait définitivement toute espèce de quête comme la nôtre. Ils ne tiennent pas du tout à incendier la forêt ; quand ils n’y songent pas, ils y sont hostiles, parfois très violemment. C’est compréhensible : ils en ont définitivement fait leur environnement. Ils ne savent même plus qu’il y a un monde à l’extérieur, ils sont persuadés que l’univers se limite aux dimensions de la forêt.
– Mais c’est terrifiant !
– Et oui, ce sont les Pouilleux. Ils sont en quelque sorte le stade terminal du processus régressif de l’homme depuis la Catastrophe. Jette un œil de côté quand nous passerons devant eux, tu verras, ce sont des misérables qui ont presque déjà fini de se tenir debout. Bientôt ils seront revenus au stade du chimpanzé.
– Mais pourquoi est-ce qu’on ne les combat pas ?
– Pour deux raisons. La première, c’est qu’ils sont de nature absolument pacifique ; leur déclarer la guerre enfreindrait totalement l’éthique de tout chercheur de feu authentique. La deuxième, c’est que dans l’éventualité même de cette guerre, si les Pouilleux décidaient, d’une part de se défendre, d’autre part de rendre les coups, ils sont si nombreux que nous subirions une raclée colossale et sans doute fatale. Alors hors de question de porter atteinte au moindre pouilleux, c’est même un ordre officiel des Espérants. L’autre ennui, c’est qu’ils se servent régulièrement des feux trouvés ou qu’ils ont alimentés eux-mêmes pour leur propre utilisation domestique. Ils s’y réchauffent, s’en servent pour faire cuire la bidoche des animaux qu’ils ont tués, parfois même en font des armes pour se blesser entre eux lors d’un litige. Bref, ils enrayent considérablement la quête. »

Ils passèrent, comme prévu, à quelques mètres du campement des Pouilleux. Ceux-ci les observèrent en silence, suivant leur marche d’un regard vide, un peu nigaud. Gaspard tourna furtivement l’œil sur la droite, il vit une bande de semi-sauvages qui, effectivement, semblaient passer la majeure partie de leur temps à s’envoyer des poignées de boue ou à gratter le sol pour y trouver on ne sait quoi. De temps en temps, l’un d’entre eux poussait quelques grognements inoffensifs avant de s’en retourner à son silence en voyant ses compagnons ne pas le suivre. Hormis entre eux, ils n’avaient effectivement pas l’air belliqueux, mais pour ce qui concerne les étrangers, leur air était parfaitement stupide, comme devant des habitants d’une autre planète, en transit dans cette forêt. Archi et Gaspard passèrent avec une légère peur au ventre, assez vite dissipée après quelques secondes. Rapidement, plus aucun danger n’était à craindre et le camp se retrouva rapidement derrière eux.

Un nouveau danger se profila quelques kilomètres plus loin à peine. Ils s’arrêtèrent net. Des bruits de pas se firent effectivement entendre juste avant que des ombres ne se dessinassent progressivement, laissant suggérer un groupe d’hommes assez nombreux.
« Qu’est-ce que c’est ? chuchota Gaspard avec un souffle panique dans la voix.
– Comme pour les Pouilleux, tu avances, tu gardes ton calme et tu ne bronches pas. C’est une faction de gardes forestiers. Ils ont l’air nombreux, certains sont à cheval et la plupart ont des armes. Je pense qu’ils nous ont déjà aperçus, alors on avance tranquillement. Pour le reste, je prends la situation en main. »

La faction, qui comptait une dizaine de gardes dont trois à cheval, stoppèrent Archi et Gaspard pour, comme ils disaient, effectuer un contrôle de routine.
« Excusez-nous messieurs, aborda celui qui avait l’air d’être le chef de la faction, nous avons besoin de savoir d’où vous venez, où vous allez, et dans quel but. »
Gaspard, circonspect, ne pipa mot et se mit doucement en retrait en enfonçant les mains dans les poches et en tournant un peu en rond, sifflotant parfois pour simuler – médiocrement – la décontraction ; l’un des gardes à cheval le suivit du regard.
« Nous rejoignons notre campement, répondit Archi avec son assurance proverbiale.
– C'est-à-dire ?
– Le campement B302, à une trentaine de kilomètres au sud-est. »
Le chef se tourna lentement vers ses collègues, qui émirent quelques rires gutturaux en s’avançant parfaitement synchroniquement, évoquant une psychologie de meute peu rassurante mais en parfaite harmonie. Le chef reprit sa position initiale, augmentée d’un sourire plein de mauvaise malice.
« Alors comme ça, vous vous rendez au sud en avançant vers le nord ? Nous avons justement intercepté un message évoquant l’existence d’une source de feu quelque part au nord. C’est une coïncidence amusante, vous ne trouvez pas ?
– Vers le nord ? Je ne comprends pas, nous n’avons jamais cherché à aller vers le nord !
– Vous n’avez pas de boussole ? Si c’est le cas, vous devez savoir que c’est interdit par le règlement et nous serions obligés de régler ça ensemble au prochain poste. »
Le chef sortit une boussole de sa poche droite.
« Regardez la mienne… ici c’est le sud, dit-il en lançant son doigt droit devant lui. Là-bas c’est le nord, ajouta-t-il en pivotant son doigt jusque derrière lui.
– Pourtant je ne me suis pas trompé, répondit Archi en sortant sa boussole. Regardez, elle m’indique bien derrière moi le nord, et là-bas le sud. »
Le garde jeta un œil sur la boussole.
« Effectivement…
– Avouez qu’il y a de quoi être… déboussolé ! lança Archi dans un esclaffement qui se termina comme un énorme crash de Boeing sur le faciès granitique du chef.
– Veuillez faire demi-tour et changer votre boussole, se promener avec une boussole défectueuse est passible d’une interdiction de circuler pouvant atteindre six mois.
– Faites-moi confiance, je la changerai incessamment sous peu, je ne tiens pas à passer ma vie à me perdre dans ces immensités ! »

La faction reprit sa patrouille à travers les larges sentiers. Le chef gardait un œil sur les deux vagabonds en se retournant de temps à autres sans la moindre discrétion. Archi et Gaspard firent mine d’avancer vers le sud ; ce dernier ne pouvait s’empêcher de rire tant la situation lui paraissait burlesque. Lorsqu’ils furent assez distants de la faction, ils reprirent tranquillement vers le nord. Revenu au calme, Gaspard prit un air franchement dubitatif.
« Tu peux m’expliquer ce qui s’est passé ? Là y’a quelque chose qui m’a échappé... ta boussole est déglinguée ?
– Je ne me promène jamais avec une boussole défectueuse, je ne tiens pas à crever de froid en pleine nuit au milieu de nulle part. Ils me font sourire avec leur sanction, comme si ça changeait quelque chose…
– Bon, et alors ?
– Ah ça, dit-il en sortant de nouveau sa boussole, ça c’est un petit truc qui circule entre nous, obligatoire pour ce genre de situation. On a toujours dans la poche ce tout petit aimant, qu’on place au-dessous, sur la partie métallique de la boussole. Le pôle nord attire l’aiguille, et les gardes forestiers un peu neuneus n’entravent que dalle. Il ne faut pas en abuser bien sûr, s’il est repéré par un garde, ils se passent le mot et tout est foutu, il faudra trouver autre chose. Alors on essaie de limiter au maximum. Là on n’a pas eu de chance, ils étaient déjà trop près lorsqu’on les a aperçus.
– Bon, et à part ça, c’est quoi ces gardes ? Leur job consiste à trouver et à arrêter les chercheurs de feu comme nous ?
– Tu ne connais pas les gardes forestiers ?
– J’en ai juste entendu parler. Je ne suis qu’un aide de camp comme tu le sais, je ne sors presque jamais du camp sinon avec toi, et je m’intéresse assez peu à ce qui se passe à l’extérieur. Je ne sais même pas pourquoi ça fait la quatrième fois qu’ils me choisissent pour t’accompagner.
– Aucune raison particulière, ils refusent simplement que quelqu’un s’aventure seul à l’extérieur et tu es toujours le seul disponible. En ce qui concerne les gardes, leur rôle est élémentaire : éteindre tout incendie ou début d’incendie, détecter toute source potentielle et neutraliser toute recherche. Des dizaines de gardes sont formées chaque jour, c’est devenu une vraie institution. La plupart des nouvelles recrues ne connaissent rien à rien, ne savent même pas quel est notre but, notre fin ; on leur met dans le crâne que nous ne sommes que des espèces de nouveaux terroristes et ils marchent à fond, c’est un véritable endoctrinement. Les gardes passent tout leur temps à arpenter les sentiers en se relayant jour et nuit, contrôlent tout et tout le monde et possèdent des tonnes et des tonnes de sprays ignifugeants d’une efficacité redoutable qu’ils vaporisent partout où ils passent. Il n’y pas un seul garde qui ne se promène avec moins de cinq sprays sur lui. Ils sont, évidemment, la cause principale de tous les échecs que nous avons essuyés jusque là. »

Encore trente minutes de marche leur furent nécessaires pour arriver à destination. L’endroit faisait partie des zones reculées, négligées, non entretenues, dans lesquelles jamais personne ne passait. Une quinzaine de personnes se tenait en cercle autour d’un point précis, et Gaspard les reconnut immédiatement – les chercheurs de feu se reconnaissent d’instinct, sans se parler, presque sans se voir, à peine si un reniflement ne leur suffit pas. A quelques centaines de mètre du point, des sentinelles réparties en cercle surveillaient l’approche potentielle d’une faction de gardes forestiers. Gaspard se réjouit de constater que la première partie de l’opération fût donc plutôt bien organisée. Le chef de mission s’appelait Torvès, Gaspard le connaissait un peu, l’avait croisé quelquefois par le passé et avait même, crut-il se souvenir, participé à une petite mission de routine plusieurs années auparavant. Ils furent très bien accueillis et discutèrent quelques temps avant d’en venir au cœur du problème, évoquaient des sujets tournant, comme toujours, autour de la quête du feu, des opérations en cours, des espoirs, des désillusions, des bonnes et des mauvaises nouvelles, de l’actualité globale de la forêt. Torvès les mena ensuite au tison, petit morceau de bois étrangement incandescent qui semblait dormir au beau milieu d’un hallier et avec lequel, par sécurité en cas d’extinction, ils enflammaient d’autres petits morceaux de bois. A la question de savoir comment il avait atterri ici, Archi et Gaspard ne reçurent pas la moindre réponse satisfaisante ; il fallait se faire à l’idée que c’était, dans l’immédiat, sans la moindre importance. Devant ce spectacle, Archi ne put réprimer une flammèche poétique :

« Ô feu de la vie, divine incandescence,
Les derniers hommes, en ce lieu, te rappellent
Pour nous arracher à la nuit éternelle ! »

Le tercet terminé, Torvès et Gaspard observèrent l’inspiré quelques secondes, dubitatifs.
« Et quoi ? C’est interdit de mettre ses espoirs en vers ?
– Non non, c’était très joli » dirent les deux autres sans insister.
L’étape suivante consistait à transporter le tison dans une zone très touffue, que Torvès avait repéré depuis un moment déjà, de manière à ce que le « Grand Incendie » eût enfin d’énormes chances de se propager et d’aboutir. Par mesure de discrétion, Torvès réduisit le groupe de mission à cinq personnes : lui, Gaspard, Archi, et deux de ses compagnons en lesquels il avait placé toute sa confiance. Les autres quittèrent rapidement les lieux pour rejoindre leur camp. Tous sentaient que c’était le grand soir, qu’une conjonction de circonstances favorables semblait annoncer une victoire. Quatre du groupe retirèrent leur manteau qu’ils maintinrent autour du morceau de bois pour d’une part le dissimuler, d’autre part le protéger des vents et du froid. Ils cheminèrent ainsi, en silence, animé d’un extraordinaire enthousiasme qui pouvait désarmer tous les écueils du monde. Au bout d’un chemin, à l’angle formé par l’un des ces énormes troncs qui semaient la forêt, un craquement de feuilles mortes alerta le groupe – un peu tardivement hélas – que des gardes rôdaient dans les parages. Ceux-ci, au nombre de trois, surgirent brusquement, comme si l’embuscade avait été préparée, ce qui n’était pas le cas.
« Bonjour messieurs, dit le premier en accompagnant sa cordialité d’un sourire sardonique, pouvons-nous savoir où vous allez, et surtout dans quel but ? »
Ses collègues souriaient également, comme deux braconniers devant un gibier sans issue. Tout le groupe avait compris que les gardes savaient, que tout faux-fuyant, toute dérobade n’eussent pas seulement été vains, mais presque ridicules. Torvès s’avança de deux pas avec, tant dans l’assurance de son corps que dans l’impassibilité de son regard, une détermination farouche à en finir au plus vite et sans barouf.
« Messieurs, commença-t-il, théâtral, je vais vous expliquer ce qui maintenant va se passer. Vous allez nous laisser passer sans opposer de résistance, et ce pour une raison très simple : nous convoyons sous ces manteaux les espoirs cumulés de toute une vie – que dis-je, de milliers de vie. La somme des forces qui entourent ce qui se cache là-dessous pourrait produire des déflagrations dont vous n’avez même pas conscience. De votre côté, tout ce qui vous anime, c’est la sotte allégeance à des supérieurs qui vous méprisent et inoculent en vous la mesquine inquiétude de bien leur obéir, pour avoir de bonnes évaluations lors du rapport de mission, et ainsi conserver votre poste au moins un jour de plus. Alors messieurs, ne soyez pas stupides, et laissez-nous passer. »
Comme attendu, les trois gardes éclatèrent d’un rire gras qui relevait ostensiblement l’affront. Celui qui était le plus en avant sortit un pistolet, arme des temps anciens dont il ne restait plus aujourd’hui qu’une trentaine de modèles à travers toute la forêt. Le groupe fut pris d’un silencieux accès de panique en voyant l’arme à feu. L’un des compagnons de Torvès, un prénommé Ogir, lança une pierre qu’il avait astucieusement ramassé lors de l’échange entre Torvès et le chef de garde. Son initiative sauva le groupe. Admirablement lancé, le projectile frappa le garde en pleine figure et ce dernier chancela en un cri rauque de douleur ; la pression de son index sur la détente fit partir le coup, mais le bras était déjà en pleine valse, bien trop haut, et le tir s’enfonça dans les branchages qui éternuèrent des nuées de feuilles. Les deux gardes en retrait sortirent des matraques et se précipitèrent sur le groupe, qui fit de même. Le télescopage fut violent, mais la détermination du groupe leur apporta rapidement une domination écrasante, à peine nuancée par quelques faibles coups de matraque dans des lombaires, des cuisses ou des épaules. Profitant de l’avantage acquis, ils rouèrent les gardes de coups si brutaux qu’ils leur firent perdre connaissance. Lorsque ces derniers se réveilleraient, ce ne serait que pour constater qu’ils avaient été fermement ligotés à un arbre.

La suite du convoyage se passa sans entraves. Torvès fit découvrir l’emplacement qu’il avait repéré pour le Grand Incendie ; c’était effectivement un endroit d’une densité extraordinaire, si adéquat qu’on eût pu le croire spécialement aménagé pour l’événement. Archi et Torvès allumèrent plusieurs buissons à divers endroits stratégiques puis contemplèrent, immobiles, en silence, les balbutiements du grand œuvre qui devait ouvrir un nouvel âge, ou plutôt retrouver l’ancien et ainsi boucler la boucle. Gaspard, sans détacher les yeux de l’ardent spectacle, s’approcha lentement d’Archi.
« Tu penses que c’est le grand soir ? lui murmura-t-il à l’oreille.
– Tu veux que je te dise ce que je pense ?
– Bien sûr !
– Si ça ne l’est pas, alors il n’y aura jamais de grand soir.
– Pourquoi ?
– Je t’expliquerai plus tard. »
L’embrasement se propageait maintenant de proche en proche à vitesse exponentielle. Les flammes crachaient une vaste lueur scintillante qui éclairait fébrilement une grande partie de la zone. La lumière était telle que les membres du groupe retirèrent leurs lunettes infrarouges, comme ils l’avaient fait à chaque tentative d’incendie. Ce retour à une luminosité naturelle leur procurait toujours une secrète joie intérieure, une sensation d’être enfin rendus au réel, au monde tel que Dieu l’avait créé. Les cinq confrères savouraient l’aboutissement de leur quête et presque de leur existence avec des yeux d’enfants dans lesquels se réfléchissait la danse des flammes. Archi, le plus solennel du groupe, étendit les bras pour inviter ses acolytes à se tenir les mains tous ensemble, pour construire une petite chaîne humaine en oblation au Dieu du feu auquel ils se soumettaient joyeusement :
« Vulcain ! hurla Archi, avec une telle force dans la voix que celle-ci transcenda l’immense souffle du feu et ses crépitations stridentes. Vulcain ! Dieu de la forge et du feu, étends ton empire, dévore tout ce que tu touches, dévore-nous s’il le faut, mais libère les Espérants de la nuit éternelle ! Mes camarades, criez avec moi : Vulcain ! Vulcain !
– Vulcain ! Vulcain ! hurlèrent les autres, dociles mais enthousiastes.
– Vulcain ! Vulcain ! réitéra Archi.
– Vulcain ! Vulcain ! »
Et le Dieu qu’ils invoquaient semblait les écouter, car il avait déjà englouti les trois quarts de la zone et, hormis les arbres titanesques qui ne commençaient à faiblir qu’après des jours d’incendie, toute la flore alentour n’était plus qu’un désert de cendres où les rares végétaux encore debout s’accablaient lentement sous le poids de leur propre combustion. L’incendie n’était plus qu’une immense tenture ignée qui s’agitait à loisir et montait dans les airs comme pour calciner le ciel. Le danger de se laisser surprendre par les flammes commençait à devenir non négligeable, et Torvès arracha Gaspard à son inconséquente contemplation de son apocalypse personnelle, comme si sa propre mort n’était rien en regard de l’événement historique qui se déployait sous ses yeux.
« Allez viens mon vieux, lui dit-il en lui attrapant le bras, il faut partir maintenant, ce serait dommage de ne plus être là pour assister à la nouvelle aurore. »
Et les deux amis partirent rejoindre les autres, qui étaient déjà bien avancés. Ils s’enfoncèrent en courant vers la vieille obscurité et, avec leur pardessus, se protégeaient la tête de l’excès de chaleur comme au travers d’un tunnel de feu.

« Eh ! »
Le cri résonna dans sa tête en d’étranges échos, qui évoquaient un songe.
« Eh Archi, réveille-toi ! »
Il était allongé au pied d’un arbre, émergeant lentement et laborieusement du sommeil comme au sortir d’un mauvais rêve.
« Allez mon vieux ! insista Gaspard, bouge-toi ! »
Archi, encore ensommeillé, crut sentir son esprit écraser ses paupières sous des mégatonnes de fatigue physique comme psychologique.
« Qu’est-ce qui se passe, baragouina-t-il en guise de réponse, où est-ce qu’on est ? C’est le matin hein ? Qu’est-ce que… pourquoi est-ce que j’ai ces putains de lunettes sur le pif moi ? »
Il retira ses lunettes infrarouges d’un geste sec, écarquilla les yeux puis poussa un cri d’horreur :
« NON !
– Et si… » répondit Gaspard d’un ton détaché, presque sarcastique.
Archi se dressa sur ses deux jambes d’un bond :
« NON, NON et NON ! C’est quoi ce bordel ? Explique !
– Calme-toi, tenta de rassurer Gaspard en apposant ses mains sur les épaules de son ami. Oui, oui et OUI, ça a foiré, d’accord ? Alors arrête de hurler parce qu’on est dans une situation vraiment très critique, vois-tu.
– Je veux tout savoir.
– Quand je me suis réveillé, il y a quelques heures, on était allongé tous les deux, ici-même. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je pense qu’on s’est écroulé de fatigue d’avoir trop couru, c’est ce qui me paraît le plus probable. Je ne t’ai pas réveillé, j’ai voulu aller errer, seul, dans les parages. Puis je suis tombé sur Torvès, qui était avec quatre autres gars que je ne connaissais pas. Il avait l’air agité, en plein désarroi, ce qui est compréhensible. Il m’a dit que l’incendie avait foiré, qu’il fallait partir vite, très vite, le plus loin possible. Il m’a conseillé d’aller avec toi rejoindre le camp F84 à trente kilomètres au nord-ouest… tu m’écoutes ? T’en fais une drôle de tête…
– Les gardes, hein ? Ce sont ces PUTAINS de gardes qui ont tout fait foirer ?!!
– Non, justement ! Il m’a dit que les gardes n’avaient rien à voir là-dedans. Le feu s’est propagé sur cinq ou six kilomètres à peu près, puis s’est étouffé tout seul, petit à petit, sans doute à cause du nombre trop important d’espaces vides à certains endroits. En ce qui concerne la hauteur, selon lui, le feu n’a même pas atteint les cimes des arbres. Les dégâts sont impressionnants mais non suffisants. Ca a capoté, Archi, j’en suis désolé, vraiment désolé. Il faut partir immédiatement, une centaine de gardes ont bouclé la zone incendiée, et une centaine d’autres sont probablement déjà à nos trousses. »
Après tout juste quelques mètres de marche accélérée, Archi s’arrêta net, le regard fixant un point perdu dans l’obscurité.
« Non, dit-il, ce n’est pas possible, il y a quelque chose qui cloche.
– Il n’y a rien qui cloche, Archi, ça a foiré et puis c’est tout. Allez, viens.
– Non, ce n’est pas normal.
– Si, c’est normal ! Vous êtes chiants aussi avec vos « grands soirs », vos « grands incendies » et vos « aurores » ! Toutes les tentatives ont foiré, et vous répétez sans cesse « cette fois c’est la bonne, cette fois c’est la bonne ». Et bien non, ce n’était pas la bonne, et comme tu l’as dit toi-même, ça ne le sera jamais !
– Tu ne comprends pas…
– Je ne comprends pas quoi ?
– Écoute. Il y a deux ans de cela, j’ai été convoqué dans la tente du Grand Shaman, au camp D128. C’est un vieux monsieur qui rend les oracles, et très peu de monde est au courant de son existence, toi-même tu ne sais absolument pas qui c’est. Dit comme ça, on pourrait croire à un charlatan, à une fumisterie ; il s’avère que depuis près de quinze ans, toutes ses prédictions se sont accomplies. C’est un homme doté d’un don extraordinaire, révéré comme le Sauveur, surprotégé et gardé secret par une vaste omerta. Je risque le bannissement à vie en t’en parlant, mais au point où l’on en est, où j’en suis personnellement, ça n’a plus grande importance. Je n’ai jamais su pourquoi il m’avait convoqué, moi, alors que je n’étais qu’un petit espérant comme un autre, mais je me suis empressé de m’y rendre. Il m’a alors prédit qu’il y aurait un « grand incendie » dans les années à venir, et que je ferais partie de ceux à son origine. Depuis cette visite qui m’a profondément remué, il n’y a pas une nuit, Gaspard, pas une nuit où quelque rêve ne m’annonce que ça va avoir lieu, que la sortie du tunnel est très proche, rêve dont j’émerge toujours en nage et exalté comme si le fait avait déjà eu lieu. C’est pourquoi ce nouvel échec me paraît totalement insensé, il y a quelque chose qui m’échappe, qui nous échappe à tous.
– Ce qui t’échappe, c’est que le vioque s’est planté et puis c’est tout.
– Tu te fous de tout ça, mais peut-être au fond as-tu raison, c’est ça le pire. »
Épuisé dans tous les sens du terme, Archi emboîta le pas à celui qui désormais le devançait, puis s’arrêta de nouveau, brusquement, après quelques mètres.
« Attend ! cria-t-il.
– Quoi encore !
– Le Grand Shaman, il n’a… il n’a jamais parlé de feu, il a juste dit « incendie » mais il n’a jamais parlé de feu ! C’était peut-être… une métaphore ou je sais pas. Peut-être qu’il voulait dire autre chose, peut-être qu’on se trompe de piste !
– Passionnant. Bon, ce que je te propose, c’est qu’on se livre directement à la garde forestière, histoire de gagner du temps. »

Archi se remit à suivre Gaspard, définitivement cette fois. Il avait le pas lourd, la tête basse, alourdie par le trop-plein de questions sans réponse. Équipés de leurs éternelles lunettes infrarouges, les deux compagnons s’enfoncèrent à nouveau dans la grande obscurité.

18/12/2008


samedi 2 mai 2009

Testament du phare de Castaway

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« Samedi 13 mars, 22h, phare de Castaway.

Vous qui me lisez, il est fort probable que vous ne me connaissiez pas. Je m’appelle Daniel Stierlin, et le plus simple pour le moment est de me présenter à vous comme ex-soldat de l’Armée du Sud durant la Quatrième Guerre Cardinale. Madame, Monsieur, ayez, je vous en conjure, l’extrême obligeance de transmettre cette missive à cette personne : Capitaine Crossman, de l’Armée du Sud. Depuis le temps que j’ai disparu, je ne sais rien de son adresse, je ne sais pas non plus s’il est encore en vie. Ce dernier étant le seul à qui je tiens vraiment à m’adresser, cette lettre doit être rédigée. Si ce service est trop vous demander, vous pouvez, à défaut, faire parvenir cette lettre au 44ème régiment d’artillerie de l’Armée du Sud. Je ne sais pas non plus si tout cela existe encore, je tiens à ce que ces mots parviennent au moins à ce qui reste de l’armée du Sud – on retrouvera rapidement mon nom dans les archives. D’avance, je vous remercie chaleureusement.


Capitaine Crossman,

Si vous lisez ces lignes, c’est que les flots tempétueux qui m’amenèrent en cette retraite involontaire il y a presque trois ans ont de nouveau travaillé en ma faveur, ce qui, malheureusement, n’ôte en rien l’éventualité qu’il soit déjà trop tard. N’ayez crainte, vous comprendrez rapidement ces mots en lisant la suite de ces quelques pages testamentaires.

Le mieux est de commencer par le commencement.

Tout a débuté pendant la guerre la 4ème Guerre Cardinale. J’étais ce jeune soldat hardi que vous aimiez tant, Capitaine, sans doute parce qu’il vous rappelait celui que vous aviez dû être au mitan de vos vingt ans. Vous aimiez mon intrépidité, ma hargne et jusqu’à la haine que j’étais capable d’éprouver pour ceux que j’appelais les chiens de nordistes. Tous les autres devaient vous apparaître bien tièdes, j’en conviens. Et il est vrai, tant la tiédeur n’est pas tout à fait ce qu’on pourrait appeler une condition préalable à une bonne guerre pleine de rage et de détermination, que je n’aurais moi-même pas pu vous contredire.

Vous pensiez alors que cet enthousiasme guerrier n’était qu’un acte d’allégeance à votre imposante autorité ; vous me voyez désolé de vous apprendre que vous faisiez erreur, Capitaine : ce n’était qu’une étape d’un parcours intérieur tout personnel, un parcours spirituel oserais-je dire, si tant est que ce mot fourre-tout ait un sens pour vous. Oui, c’était bien une forme d’immaturité qui était le véritable moteur de mon énergie négative, de ma haine, de ma férocité. Comme aurais-je pu remettre cette haine en question ? Nous avions tous été élevés, modelés, formatés dans la haine du nordiste, nous étions tous devenus exactement ce que vous attendiez de nous : des morceaux de chair à canon prêtes à s’expédier ad patres pour anéantir un grain de sable de l’Empire du Nord. Cet élevage a admirablement bien marché, et sur un jeune homme plein de fougue comme moi, cela ne pouvait donner qu’une authentique machine de guerre.

Jusqu’à l’heureux – malheureux ? – incident que je vais vous conter – origine de ma disparition – pas l’ombre d’un doute ne s’était jamais ingéré dans ma conscience de soldat concernant mon rôle dans cette guerre. Il y avait cependant un grain de sable dans la grande machine : chaque fois que je tuais, j’endurais une lutte d’une intensité indescriptible dans ma conscience et mes organes, une lutte que ni mes camarades, ni mes ennemis ne semblaient sérieusement éprouver. Il y avait en moi comme une force invisible qui voulait m’empêcher d’agir et, chaque fois, je devais d’abord tuer cette force avant de tuer l’ennemi, ce qui était donc doublement éprouvant pour moi. C’est là la principale raison de la rapidité de mon épuisement par rapport à mes camarades. Vous comprenez maintenant qu’il ne s’agissait en rien d’une complexion plus faible, pas plus que d’une résistance psychologique plus vulnérable comme vous l’avez souvent pensé.

Quand j’affirme que jamais un doute ne s’était immiscé en moi, en fait, je commets une erreur. Il y a bien eu un épisode révélateur qui fut comme un « déclic » et, que bien ce déclic fût rapidement passé, il fut hautement symbolique : il annonçait un changement de perspective. C’était au cours de la fameuse Bataille de la baie d’Oreo… vous vous souvenez de cette bataille, Capitaine ? Bien sûr que vous vous souvenez. Elle fut une débâcle à tous les niveaux. Une boucherie. Une fois le semblant d’organisation de cette bataille volé en éclats, il ne nous resta plus qu’à nous étriper les uns les autres ; c’était à qui massacrerait le plus de nordistes ou de sudistes, selon son camp. Un cauchemar éveillé. Durant cette sinistre bataille, il y eut un moment où je me retrouvai isolé après la traversée d’une nappe de brume, j’avais perdu la trace de notre escouade. Tout est arrivé si vite ! D’une seconde à l’autre, plus personne, juste moi et les éléments, les détonations au loin, les silhouettes incertaines qui se dessinent, s’agitent, disparaissent à travers le frimas… Justement, l’une de ces silhouettes, alors que je continuais à tourner dans tous les sens pour rejoindre le monde visible, s’approchait dans mon dos. C’était un nordiste qui m’avait repéré au loin et qui avait, ça me semble évident, compris mon égarement. Bien qu’armé d’un fusil, c’est avec un poignard qu’il voulait me faire la peau. Un bel étripage dans les règles de l’art pour humer l’odeur des entrailles chaudes d’un sudiste, voilà ce que voulait ce salopard ! J’étais en train de virevolter, aussi réussis-je à le voir venir avant qu’il ne m’enfonce sa lame. Mettant un pied en avant pour le stopper, sa vitesse d’arrivée nous fit tous deux tomber à la renverse, moi sur le dos, lui sur mon ventre – j’étais fait ! Il a brandi son poignard bien en l’air bien à me l’enfoncer dans la gorge. C’est là qu’il y a eu le « déclic », quand j’ai plongé mon regard dans le sien, une seconde avant ma future mort. Parce que je tentai de percevoir quelque chose dans ce regard, et qu’il n’y avait rien, juste un grand vide. Je furetai quelque chose – quoi ? Je ne sais pas ! Une étincelle de haine, d’enthousiasme, de conviction, de folie, mais rien ! Celui qui allait m’égorger n’était rien d’autre qu’un vulgaire petit commis, un automate dont nul acte, nulle pensée n’étaient le fait d’une volonté propre, d’un libre arbitre. Chacune d’entre elles avait été préfabriquée, il ne s’en portait pas plus mal. C’est cela, Capitaine, qui m’a remué de fond en comble, cette fameuse banalité du mal dont je faisais l’expérience et plus seulement la théorie. Pour la première fois de ma carrière de soldat, quelque chose vacillait dans ma représentation de cette guerre, de toute guerre. Le mot synthétique est en fait extraordinairement simple : j’avais éprouvé une déception ; la déception d’une guerre menée non par quelque passion ou conviction, mais par la misérable allégeance d’une bande de commis à quelques barbons bien au chaud dans leurs quartiers. C’est là, je crois, que j’ai commencé à ne plus aimer la guerre. Le récit a heureusement une suite, une suite en trois temps, en quelque sorte. Dans un premier temps, je parvins, d’un coup de tête dans son estomac dont je reste, encore aujourd’hui, étonné qu’il parvînt à me sauver, à retarder mon exécution. Je commençai à me défendre – il était évidemment hors de question que je me laisse tué sans broncher ! Et là, un deuxième phénomène m’a sidéré : ce fut au moment où je commençai à entrer en légitime défense que je vis apparaître une étincelle de haine authentique dans ses yeux. Qu’est-ce à dire ? Pourquoi tant d’importance pour une si banale observation ? Parce qu’il avait fallut attendre que je réagisse pour que cet automate, cette mauvaise imitation d’homme, se sente menacé, et pire encore : menacé illégitimement ! C’était moi l’agresseur, et lui l’agressé ! Sa barbarie relevait de la logique, mon autodéfense de l’inadmissible. Après ça, il eut de nouveau le dessus, car sa volonté était bien plus puissante que la mienne. Il a encore brandi son poignard en l’air, et à ce moment-là une balle a fusé de je-ne-sais-où et m’a sauvé la vie en venant percuter l’occiput de mon adversaire. Je me suis contenté de me relever et de repartir au combat après être enfin parvenu à sortir de la zone brumeuse.

Aussi révélateur soit-il, cet épisode n’a cependant aucun rapport avec ce que je vais raconter maintenant. Quelques mois plus tard, vous vous souviendrez sûrement, nous étions en garnison dans la ville côtière de Malaka. Il y eut un soir de grosse beuverie générale, nous avions tous besoin de décompresser et de nous amuser. Je n’ai pas beaucoup bu ce soir-là, et un peu plus tard j’ai faussé compagnie à mes camarades dans le but d’aller me promener solitairement dans les environs. Je m’étais aperçu que je n’avais pas été seul depuis dix-huit mois ! Dix-huit mois sans une seule seconde de tête-à-tête avec moi-même ! Idem pour mes camarades me direz-vous, oui, mais ça ne les a visiblement jamais tourmenté outre mesure, bien au contraire. Le coudoiement éternel des espaces trop finis de la garnison m’effrayait, moi, et j’avais besoin de l’espace infini de la solitude pour respirer un peu et éviter l’implosion.

Aussi commençai-je à marcher le long de la petite falaise, et, je ne m’en aperçus pas, dangereusement, trop dangereusement du bord. Il y avait à peu près cinq ou six mètres de dénivelé qui séparaient la terre ferme des eaux infernales de l’océan. L’obscurité, le brouillard, le tourbillon de mes pensées se liguèrent pour m’empêcher totalement de me situer par rapport au vide. Pendant la marche, mon pied gauche déjà se situait sur la déclivité boueuse qui se jetait dans l’océan. Alors fatalement, je suis tombé. J’ai roulé sans comprendre, mon visage tour à tour dans la boue, tour à tour vers la nuit sans étoiles, jusqu’à ce que les eaux m’emportent.

Une question, toutefois, subsiste sur ce qui venait de se passer. Le fait est que je ne me rappelle plus ce qui s’est passé en moi à ce moment là. Je veux dire par là que je ne rappelle plus exactement si ce fut un accident au sens strict du terme, ou s’il y avait eu comme quelque chose d’intentionnel dans ma chute. Peut-être… oui, peut-être avais-je voulu tomber, oublier cette guerre absurde aux motifs étranges, oublier ce monde, m’oublier moi-même. Je ne parlerais pas si promptement de « suicide » mais plus précisément d’une simple envie de me dissoudre quelque part, et pourquoi pas dans cet océan agité. Je ne sais si vous m’entendez comme il se doit, Capitaine, et si ce n’est le cas, croyez bien que je le regrette sincèrement. D’un autre côté, rien n’est sûr. J’ai passé toutes ces années à ressasser cette question, et j’en arrive encore à penser que je me construis cette explication par repentir, et qu’au fond ce fut réellement un accident. Cela ne change rien aux événements, je vous l’accorde.

Je fus le premier à penser que, par cette chute, mon sort fût scellé. Alors, plutôt que de me débattre sottement contre une force de la nature ayant sur moi le même ascendant qu’aurait Dieu sur les hommes-fourmis, je me laissai aller. Et quand je rouvris les yeux, j’étais vivant, allongé sur quelque berge semée de zones d’herbe. Je n’avais croisé aucun alcyon, il faisait jour, il faisait soleil, il y avait de l’eau presque partout autour de moi – je n’y comprenais rien. Après recouvrement de mes sens et de ma pleine conscience, je compris que j’avais atterri sur un îlot sur lequel était érigé… un phare de haute mer ! C’est là que le hasard m’avait amené, en ce lieu loin de tout et dont l’horizon monochrome n’était plus que ce continuum azuré de la mer et du ciel, un grand vertige bleu ! Après m’être à peu près relevé, mon premier mouvement, je vous prie de me croire, fut de me jeter à nouveau dans l’océan pour rejoindre le régiment ; il m’était impossible de me complaire dans quelque idée de désertion. Cette idée, je vous le confesse, ne survécut pas longtemps – quelques minutes à peine – le temps de me rendre à l’évidence que c’était du suicide pur et simple et que la fortune ne prodiguerait pas ses bienfaits une seconde fois. Je raconterai plus loin comment, deux ans plus tard, j’essuyai à nouveau cet échec.

En attendant, je me familiarisai avec le phare, que je baptisai « phare de Castaway », mot anglais qui signifie « naufragé », tel que je l’étais. Au sous-sol de ce phare était stockée une énorme quantité de nourriture. Là, je n’ai pas la moindre explication sur ce point. J’en vins même à penser que quelqu’un avait voulu s’assurer de ma survie, tant ça paraissait aussi providentiel qu’irréel. Il y avait également tout le nécessaire aux cuisines : fours, pianos de cuisson, vaisselles, etc. Une après midi, je fis un inventaire de toute la nourriture disponible, et je pus ainsi, en mangeant assez chichement pour ne pas souffrir la faim, estimer ma survie à environ trois années. Pour le reste, il n’y avait évidemment pas beaucoup d’occupations, mais quelques livres étaient épars dans les différents étages du phare ; c’était essentiellement de la littérature ayant plus ou moins trait à la mer – on ne peut pas dire que, de ce côté-là, la surprise fût au rendez-vous, mais je parvins à m’en contenter.

Mon rythme de vie changea rapidement du tout au tout. Plongée dans les affres de la guerre, notre conscience est constamment en éveil : il faut se lever aux aurores et marcher ou guerroyer jusqu’au milieu de la nuit, où nous pouvons enfin trouver quelques heures de repos dans le meilleur des cas, quand nous ne sommes pas réveillés par un éclatement d’obus, une détonation de grenade ou des rafales de mitraillettes. Ce rythme s’innerve jusqu’au plus profond de nous, jusqu’à ce que devenions cette machine de guerre, ce corps programmatique qui ne s’appartient plus, n’a même plus conscience de lui-même. Au bout d’à peine trois semaines au phare, je me levais déjà à des heures tardives que je ne pouvais pas soupçonner – j’avais perdu ma montre dans les flots. Le jour était levé depuis longtemps, je me sentais bien, l’ennui m’était impensable, j’avais toute ma conscience, mon corps, mon temps ; je pouvais remplir le vide de songes, de pensées, de méditations… j’étais libre. Les premiers temps, le sentiment de cette libération occupait, pour ainsi dire, tout l’espace. Ce sentiment se suffit à lui-même, c’est une joie qui paraît inépuisable, un soulagement perpétuel qui vous fait vraiment aimer la vie et la solitude, qui remplit votre tête d’extravagances irréelles et pourtant ô combien exaltantes. Le phare était devenu ma thébaïde.

Malgré tout, les moments de culpabilité ne manquaient pas, mais ils étaient en quelque sorte court-circuités par l’anticipation de mon retour parmi les troupes. Les camarades n’avaient jamais été avares en plaisanteries, et mon retour parmi eux, je le savais, eût été riche en quolibets et autre lazzis, ou à défaut en interrogations auxquelles je n’avais pas envie de répondre. Si ces moqueries eussent été justifiées, je ne pouvais pour ma défense que tenter de convaincre – probablement en vain – que je n’y étais absolument pour rien, que même si ma désertion avait eu quelque chose d’intentionnel, c’avait été plus fort que moi. Tout cela peut paraître anodin, ça suffisait pourtant à atermoyer sans cesse ma décision de trouver un moyen de revenir.

Le vide est une chose étrange, Capitaine, que vous ne connaissez et ne connaîtrez probablement jamais, vous qui serez toujours en guerre, même pendant votre retraite et jusqu’au tombeau. Rassurez-vous, c’est tout à votre avantage. Durant les premières semaines, j’avais réellement cru trouver l’Eldorado dans ce naufrage deus ex machina qui vous délivre de toutes les emprises du diable, de l’enfer et du mal. Mais le paradis sur Terre, je le sais maintenant, est une… je ne dirais pas une illusion, ce qui est faux, mais une réalité éphémère, un instant suspendu en marge du temps. Le réel nous rattrape. Petit à petit, j’appris à déchanter, à me corroder lentement comme les murs de ce phare avec lequel je commençais à faire littéralement corps. Je devenais véritablement l’homme-phare avec tout ce que cette expression suggère de tragi-comique. Expression abusive d’ailleurs, car moi je n’éclairais pas grand-chose, sinon l’impasse fondamentale de la condition humaine. Et j’étais le seul à profiter de cet éclairage à vous griller la cornée.

Le soir, après avoir passé une longue après-midi à faire quelques dizaines de fois le tour du phare (la circonférence était large, et la promenade tout à fait agréable, il fallait bien dix minutes pour en faire le tour complet), je me retirais dans mes appartements, comme j’aimais à dire. Petite parenthèse : les promenades, autre symptôme significatif… les premières avaient été idylliques, épiques même, de vraies épopées spirituelles et oniriques. Elles devinrent, par l’engrenage de la monotonie, ennuyeuses, fatigantes et stériles. Ah, tristesse de l’homme qui se croit enfant de l’infini et se surprend à faire si vite le tour de lui-même ! Donc, le soir, disais-je, j’allais dormir tout en haut, là où j’avais aménagé ma chambre, au sommet de la plus haute tour – j’aurais pu en faire une chanson, soit dit en passant, si un illustre ne l’avait déjà fait.

Je mis deux mois à m’apercevoir que, de là-haut, en s’approchant du vitrage et en fuselant son œil, on pouvait apercevoir quelques scintillements lointains, fragments de guerre échappés de la mêlée. De près, la guerre rend juste fou ; de loin, elle devient un spectacle baroque qui ne suscite que de stériles interrogations. Je n’avais jamais songé à vous demander, Capitaine, ce que vous pensiez de cette guerre, ce que vous en pensiez vraiment. Vous n’en parliez jamais que comme une évidence, un devoir à accomplir. Jamais vous n’avez semblé vouloir l’interroger, du moins devant les troupes. Quel était son sens ? Qui a commencé ? Quel en était le but ? Était-ce une invasion, une guerre d’usure, un anéantissement total, un cas de légitime défense ? Et que représentaient toutes ces légions alternatives qui n’étaient, je le sais, ni nordistes, ni sudistes, et portaient toujours des noms aussi divers qu’impossibles comme les Asmodéens, la Cursed Alliance ou les Factions Rouges ? Qui représentaient-elles à part eux-mêmes ? Pourquoi, là aussi, nous avoir caché tout un tas d’informations nous permettant de mieux comprendre cette guerre ? Et pourquoi nous avoir également caché que nombre d’assauts sanglants avaient été portés contre des factions de notre camp ? Il ne fait plus aucun mystère qu’aucun nordiste ne se situait en face de nous lors la bataille d’Arkandia, et ce n’est probablement qu’un exemple parmi bien d’autres. Plus personne n’a de doute là-dessus, Capitaine ! Vous n’en avez jamais vraiment parlé, de cette guerre, et nous n’avons même jamais songé à vous poser la question. Ce n’est qu’aujourd’hui, du haut de ce phare, que ces questions viennent à moi, si tardivement. Pour tout vous dire, en voyant d’ici, des années durant, le spectacle « son et lumière » de cette guerre lointaine, ce cruel et sempiternel feu d’artifice, j’ai souvent songé à un cas alternatif à ceux que j’ai proposé : une sensation de guerre permanente, un écroulement sans fin d’un monde nécrosé jusque dans ses folies, une autodestruction par délégation, si j’ose dire, entre deux camps qui ne se sont jamais connus, jamais compris, et ne veulent pas se comprendre de peur d’assimiler un élément hostile au repli autosatisfait et narcissique d’une « identité » qu’ils ne sauraient même plus définir !

Alors oui, je le dis, je n’ai jamais rien compris à cette guerre, et pourtant j’y ai participé. J’étais hardi, engagé, intrépide, mais complètement à côté de la plaque ! Je ne crois plus aujourd’hui qu’à une seule guerre : celle que l’on mène contre soi. Alors, oui, dans cette auguste retraite, j’ai découvert la paix. Et, par conséquent, la solitude. Car la paix avec soi, c’est la solitude. Vous me répondrez que la guerre avec soi, c’est n’est rien de plus que la solitude au milieu des autres, au milieu de ceux qui mènent cette même guerre. Peut-être. Oui. Alors tout est solitude, de tout temps et de toute éternité. Étrange odyssée humaine !

Paix et Solitude forment au fond un triste couple dont l’enfant s’appelle Ennui. L’anachorétisme a toujours ses limites ; la faim, la soif finissent toujours par revenir, après un temps plus ou moins long selon les individus. Ah, qu’on ne vienne me seriner le contraire à coups d’ersatz de philosophies ou de religions ! On finit par faire le tour de soi comme des autres, mais dans le monde au moins, on garde les sens en éveil, par la nature même de l’action et de la présence irréductible de l’autre. De l’action, voilà ce qui me manquait ! Voilà quelle avait été mon effroyable disette pendant toutes ces années, cette misérable action que j’avais fuie. Dès lors, je n’avais plus qu’une seule obsession : quitter le phare, quitter l’îlot, rejoindre le rivage, replonger dans la guerre. Tant pis si son sens faisait défaut, je lui en inventai un : elle-même. La guerre pour la guerre, c’est à dire comme remède à l’ennui existentiel. Bien sûr, hors de question de tuer, je n’aurais pas pu recommencer. Bien plus qu’un banal blocage psychologique, un blocage d’ordre physiologique. Tuer n’était pas une obligation, les missions d’éclaireur, dans lesquelles j’avais toujours excellé, me suffisaient amplement.

J’avais largement, au sous-sol, de quoi me bâtir un esquif solide et de bonne taille. J’étais une cloche pour toute chose manuelle, mais armé de patience et d’enthousiasme, je me sentais prêt à rebâtir un Titanic en bois. Je n’avais de toute façon pas le choix car, chose que j’ai oublié de préciser, je n’étais plus qu’à quelques semaines grand maximum de la totale pénurie de vivres. C’était vraiment partir ou mourir. Partir, c’est mourir un peu, dit-on… mon œil ! Pour moi, partir, c’était sauver ma peau ! Par contre, mourir, oui, c’est partir beaucoup, rien à redire de ce côté-là. Je mis deux semaines à me construire une embarcation que je jugeai de bonne facture, et qui était de toute façon le meilleur résultat que je pusse tirer de mes faibles talents dans le domaine. La construction était barbare, j’en conviens : j’avais, à gros clous terrifiants, assemblé tout un tas de planches les unes par-dessus les autres de manière à obtenir une espèce de gros parallélépipède informe. Mais rien n’est trop dangereux quand c’est notre vie qui est en jeu.

Le premier jour du mois d’août de la troisième année, j’étais prêt. Il faisait un temps superbe, aucun vent, température idéale. J’attendis une heure avancée de la nuit pour partir, je voulais être bien fatigué de façon à dormir dans l’embarcation, me laisser porter par le courant comme par les heures, et, peut-être, me réveiller sur le rivage comme je m’étais réveillé au pied du phare. Il devait être trois ou quatre heures du matin lorsque j’emmenai l’embarcation jusqu’au bord de l’eau. J’allai chercher les dernières affaires qui restaient en haut du phare, puis descendis les marches pour la dernière fois avant de quitter cet édifice qui avait été pendant plus de mille jours ma petite prison isolée au milieu de l’immensité céruléenne, à en finir par croire que la planète se limitait à cette enceinte de la mer et du ciel.

Et puis il s’est passé quelque chose de terrible, que je ne pourrais pas même expliquer. J’avais fermé la porte du phare pour rejoindre l’embarcation, cent mètres plus loin à peine. A mi-chemin, blocage. Comme une peur, une peur instinctive, animale, ancestrale, qui me clouai littéralement sur place en une espèce de sidération organique. J’avais cru pouvoir, et je m’étais totalement planté ; je ne pouvais pas, absolument pas. L’angoisse fut telle que j’en ressentis de brusques accès de nausée et commençai à m’abaisser pour m’apprêter à vomir toute ma terreur. Mes sens étaient un peu troublés, ma vue était devenue floue. Je tournai la tête vers le phare, dont l’évidente domination semblait m’humilier en ricanements ; je tournai la tête vers l’embarcation, qui semblait s’impatienter en dolents sanglots. Et j’étais là, à moitié à terre, complètement abattu par une force incréée que je ne contrôlais pas. Vous allez peut-être rire Capitaine – sans mauvaise intention j’entends – mais je dus ramper, oui, ramper comme une petite chose servile ! Pis encore, ce ne fus même pas vers l’embarcation que je rampai, mais vers le phare, car j’étais en train de prendre la voie du renoncement total. Moi qui m’étais tant bombé le torse d’ardeur, de courage et de fierté à l’idée de replonger dans la guerre, quelle bérézina ! J’avais terriblement sous-estimé mon traumatisme, dont les relents me rendaient maintenant à peine plus digne qu’une serpillère. Alors j’ai rejoint le phare, et j’ai compris que j’avais définitivement échoué, que tout était terminé pour moi. Mûr pour la calanche.

Vous vous doutez que c’est non sans un horrible mélange de dépit, de honte et de résignation que je vous narre cet échec terminal. Maintenant vous me connaissez mieux que jamais, vous pouvez prendre la pleine mesure de ma lâcheté et de ma faiblesse. Mais ça n’a pas grande importance puisque je ne me donne pas trois semaines de survie. Je voulais simplement me confesser et, aussi absurde que cela puisse paraître, vous êtes la dernière personne à qui je peux adresser ce témoignage. Mon Dieu, et dire que je suis peut-être en train de m’adresser à un bataillon nordiste, voire à un banc de poisson…

Ici s’arrête cette lettre, la dernière pour moi. Je n’ai plus grand-chose à ajouter, si ce n’est un dernier souhait : que si l’on trouve mon cadavre (ce qui n’est même pas certain, ce phare étant le plus isolé que j’ai vu de ma vie), on l’incinère et répande les cendres dans cet océan, peu importe où. Je devais écrire cette lettre, bien qu’en fait je suis à peu près sûr qu’elle sera à jamais perdue dans les flots. Voilà que je me parle à moi-même maintenant ; décidément, c’est vraiment la fin.

Adieu Capitaine, portez-vous bien.

Daniel Stierlin. »

23/11/2008