samedi 22 août 2009

Vaste est la connaissance (désintéressée)

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C’est l’histoire d’un homme qui, malgré sa petite cinquantaine, se sent déjà au soir de sa vie. Après une existence errante qu’il estime inutile et gâchée, il ne se sent pas seulement rompu physiquement – ce qui est au fond l’un de ses moindres maux – mais surtout moralement éteint, comme un homme qui se serait trompé de vie, et qui le sait. Il vit dans un galetas misérable aux volets constamment fermés, ignorant jusqu’à l’alternance des jours et des nuits, avec pour seule compagnie un chat qui lui aussi manque cruellement de pétulance. Il n’a pas vu les années passer, il ne sait plus très bien ce qu’il a fait de sa vie, et il se persuade maintenant qu’il a perdu un temps précieux en de multiples sottises qui ne lui ont strictement rien apportées si ce n’est un goût d’amertume au cœur et au corps. Mais, sur sa vie, le constat qui lui paraît le plus évident et le plus imposant, c’est qu’il ne connaît rien à rien, n’a jamais rien su de rien, et qu’un peu de connaissance du monde et de son histoire eût peut-être pu lui apporter une place ici-bas, et par conséquent un destin, même le plus insignifiant ; n’importe quoi plutôt que cette impasse qui déjà touche à sa fin et commence à déboucher sur la grande nuit définitive.

Il n’est pas trop tard, se met-il à penser, il est encore temps de rattraper le coup, de sauver quelques miettes existentielles. Il a du temps devant lui : un handicap majeur à la jambe droite lui permet de toucher une allocation de solidarité, qui elle-même lui permet de vivre, chichement, mais vivre quand même. Cette idée avait germé en lui, un soir, devant la télé, en tombant sur une émission culturelle où était invité un érudit qui irradiait littéralement le plateau – et quelques dizaines de milliers de foyers par la même occasion – par l’ampleur de son savoir. Sur tout sujet, tout thème, toute discussion, il avait son mot à dire et non des moins passionnants. Sa parole ne magnétisait pas seulement l’ensemble des invités, elle semblait comme la démonstration en acte d’un individu parfaitement encré dans la vie et dans l’histoire du monde, qui s’en était donné les moyens, s’était battu pour, et récoltait maintenant les fruits charnus de son travail par un prestige tout à fait enviable.

Cette nuit-là, il avait rouvert le carton contenant quelques vieux livres de sa jeunesse, laissés à l’abandon depuis plusieurs décennies, et par conséquent jaunis, écornés, durcis, empoussiérés ; des livres dont il avait oublié jusqu’au titre et qu’il n’avait jamais trouvé le courage de refourguer, Dieu sait où. Ce n’était qu’un début, juste les quelques ouvrages de fortune qui ne devaient aider qu’à passer la première nuit d’obsession, pas plus. Ensuite, le « grand programme » devait commencer. Le lendemain, aux aurores – il avait passé la nuit à égrener des pages mais qu’importe : La fatigue n’existe plus quand règne l’enthousiasme – il bondit de son lit pour entamer son nouveau plan de vie. La médiathèque du centre-ville ferait largement l’affaire. Tout devait y passer, tout ce qu’avaient senti, pensé, écrit, découvert, parcouru, accompli les hommes depuis Adam et Ève. Pas d’impasse tolérée. Ô il se doutait bien que, pas plus que Rome, l’entreprise ne pourrait être menée à bien en un jour ; des éclairs d’incertitude l’avertissaient également de la probabilité qu’il n’en vît pas le bout de son vivant, mais il connaissait son but : non parvenir au bout de l’impossible, mais arpenter un chemin quel qu’il fût, et sur lequel chaque mètre ajoute à la consistance de l’être. Ne plus être inconsistant, voilà quel était l’objectif avoué de la vaste opération. Il fit un petit calcul : en écartant les aléas malheureux tels accidents, maladies, voire meurtre, et avec une espérance de vie d’environ quatre-vingts ans, il en avait, en moyenne, encore pour trente piges à tirer. Trente ans : trente multipliés par cinquante-deux semaines, soient mille cinq-cents soixante semaines. Rythme de travail soutenu – la fin justifie les moyens –, soit deux livres par semaine : trois milles cent-vingt bouquins. Pas mal, pensa-t-il. Pas mal du tout. Pas la perfection, certes. Mais pas mal du tout.

Le chat émettait des miaulements rauques qui ressemblaient à des cris de révolte contre l’insalubrité du taudis, et de manière plus générale contre la vie du ménage qui était de plus en plus désespérante, sans autre promesse que la porcherie et la misère. Il l’aimait bien, cette bête ; malgré son propre naufrage et son incapacité chronique à la nourrir, elle était restée, fidèle, semblant laisser de côté la passion de l’indépendance qu’on connaît à ces félins. Portefaix de sa débâcle, de ses colères, de ses frustrations, elle restait là, à encaisser, sans broncher, molle ou sacrificielle – ou les deux. C’était le dernier être vivant au monde qui lui restait, le dernier agrégat biologique en mouvement à ses côtés. Elle gémissait, mais il l’avertit gentiment que le « Projet » tel qu’il l’appelait maintenant, passait avant tout. Double sacrifice, colocation christique.

Ca faisait plus d’un mois qu’il n’était pas sorti de son gourbi. Il faisait toujours des provisions d’au moins un mois pour s’enfermer le plus longtemps possible sans trop avoir à se mouvoir. La lumière du jour lui fit presque totalement fermer les yeux, il mit au moins un quart d’heure à s’habituer. Au distributeur de billets, il retira tout ce qu’il pouvait retirer avant la limite du découvert autorisé : cent-cinquante euros. C’était un bon début. Pour transporter tout son futur attirail culturel, il avait emmené un énorme sac de montagne aux couleurs flashy qui interloqua ou amusa les passants – imbéciles ! songea-t-il, ils ignoraient que le burlesque personnage était en route pour le Savoir. Il n’avait pas mis les pieds dans une bibliothèque depuis plus de vingt ans. L’arrivée à la médiathèque, bâtiment éminemment moderne, fut pour lui comme la découverte d’un dôme futuriste, véritable caverne d’Ali Baba. L’odyssée fut plus laborieuse qu’il ne l’avait pensé. La sélection des œuvres se révéla pénible ; tout devait y passer, toutes les matières, tous les domaines : littérature, philosophie, arts, sciences naturelles, sciences formelles, sciences sociales… un cauchemar éveillé. La première tournée fut une déroute totale, il fut incapable de choisir la moindre œuvre d’un domaine, de peur d’en éliminer dix autres cent fois plus importantes. D’autant plus qu’il devait commencer par les œuvres les plus cardinales pour se forger une base solide, évitant ainsi que tout s’effondre à la fin, système pyramidal oblige. Il se calma, et la deuxième tournée fut nettement plus productive ; s’aidant d’une encyclopédie en libre accès qu’il compulsa pendant près de quatre heures, il lui sembla choisir quelques ouvrages de la plus haute importance dans l’histoire humaine.

De retour chez lui, sa boîte aux lettres lui dégueula quelques contrariétés très ordinaires, purulences d’un réel dont le prosaïsme, plus que jamais, lui répugnait : lettre de menace du proprio pour non-paiement de loyer, annonce de minoration de son allocation de solidarité pour d’obscures raisons, notification de retrait de trois points de permis avec amende pour excès de vitesse avec son vieux tacot pourri, publicités décérébrantes… et il avait le patrimoine de l’humanité dans son sac de montagne, quelle humiliation ! Enfin, il s’installa sur son lit. Il savait que ce dernier serait son meilleur compagnon, docile, indispensable, plein d’amour et d’abnégation, et qui, comme son chat, devrait supporter son poids – non celui de son âme, mais celui de son corps – pendant un temps relativement long. Son matelas, son chat : ses compagnons de route.

Le début du « Projet » fut une catastrophe. Dès les premières lignes de l’Odyssée d’Homère, que pourtant il abordait avec la certitude d’avoir affaire à un Saint Patron, il fut pris d’un vertige nauséeux suivi de céphalées monumentales, térébrantes comme des clous de neuf pouces perçant l’os temporal jusqu’à la masse gélatineuse de nos extases et de nos détresses. Il avala six Doliprane 1000mg ; le corps bouffi d’acide acétylsalicylique, il en ressortit en titubant avec une sensation d’ivresse. Il se rallongea sur son lit et replongea dans l’Odyssée, obsédé par la perspective d’avoir vingt autres ouvrages à avaler avant de terminer la première fournée. Parvenu à la dernière page, il eut la sensation de n’avoir pas retenu grand-chose des aventures d’Ulysse. Il referma soigneusement le livre et le plaça dans la grande étagère vide qu’il avait spécialement aménagée pour le Projet.

Trois semaines étaient passées. Il avait avalé douze bouquins, écouté vingt-trois disques, étudié en détail cinquante pays du globe. Il avait zigzagué de la Grèce antique à Descartes, de Tchekhov à la civilisation Inca, des dinosaures à Tomaso Albinoni, de la mécanique quantique au cantique de Zacharie, des micro-organismes aux étoiles, des fermions aux supernovas… Des crises d’impatience le prenaient parfois, le plongeant dans des états proches de la frénésie, auxquels succédaient de nouveaux vertiges, des maux de tête torturants, des crises d’angoisse ou des abattements profonds qui l’expédiaient tout droit chez Morphée sans passer par la case départ ; il émergeait parfois de ces effondrements en plein milieu de la journée en un soubresaut halluciné, en nage, sans plus savoir ni où il était, ni depuis quand il s’était endormi, avec, sur son thorax, le bouquin tacheté d’alvéoles de bave issues d’un filet qui remontait jusqu’aux commissures de ses lèvres. Il savait bien qu’il n’y avait dans ce parcours culturel aucune cohérence, aucune ligne de fuite, aucun dénominateur commun. Les éclairs de conscience de l’absurdité de son Projet le jetaient dans des tourments indicibles. Mais que faire ? Se spécialiser ? Choisir un domaine au hasard et le travailler en profondeur, fi de tout le reste ? Il se prit immédiatement de dégoût pour cette mesquine solution ; il ne fallait bien au contraire rien éliminer, tout est passionnant, tout est nécessaire, tout est indispensable : il n’est pas un seul atome de la Création qui ne mérite la mise à disposition totale du cerveau humain. Le savoir d’une seule matière, eût dit Nietzsche, comme l’amour d’un seul être et comme l’amour de Dieu, est une barbarie, car on le pratique aux dépens de tout le reste.

Après trois mois et trente livres, tout son édifice était sur le point de s’écrouler. Celui-ci vacillait déjà depuis quelques semaines, mais là c’était vraiment la fin. Psychologiquement épuisé, il se prit une après-midi sabbatique durant laquelle il mesura avec terreur l’énergie colossale qu’il avait dépensée pour un projet dont il ne savait même plus vraiment l’objectif, sinon celui de se détruire totalement avant une mort indigne. Le Savoir commençait à lui apparaître comme la pire des vanités, et il ne rêva bientôt plus que d’une chose qu’il avait trop pratiquée au cours des décennies, qu’il connaissait par cœur au point d’avoir osé s’en dégoûter : aller courir dans les champs, s’allonger à l’ombre d’un saule pleureur et sentir la fraîcheur du vent lui caresser la peau.

Un soir, à bout de forces, il s’écroula sur sa moquette devant sa télé allumée. Le chat s’approcha lentement en miaulant, et à plusieurs reprises posa doucement sa patte sur le corps effondré qui ne se manifestait plus que par des expirations douloureuses. Au bout de quelques minutes, l’homme rouvrit les yeux ; la télé diffusait « Star Culture », un jeu basé sur des questions culturelles, avec voyage à la clé pour le grand gagnant. Le niveau était plutôt élevé, plus haut en tout cas que la moyenne nationale. Frappé par l’heureuse circonstance, d’un bond il se mit en tailleur et se passionna pour les questions, tout prêt à y répondre et se prouver à lui-même qu’il pouvait commencer à rentabiliser ses efforts :
« Quel roi légendaire d’Assyrie se suicida en incendiant Ninive ? »
Une décharge électrique le projeta dans d’intenses réflexions ; d’un nouveau bond, il se mit debout et commença à marcher nerveusement de long en large, attendant la réminiscence qui lui donnerait la réponse qu’il croyait connaître. Il clama haut et fort les seuls noms dont il se souvînt : « Attila ! Assourbanipal ! » Rien d’autre ne vint. Il s’impatienta, proféra quelques borborygmes, attendit la réponse.
« Sardanapale ! dit le candidat.
– Oui ! répondit le présentateur.
– MERDE ! hurla l’homme, je l’avais complètement oublié lui, je l’ai lu quelque part, je sais que je l’ai lu quelque part ! »
Le présentateur enchaîna :
« Quelle était la monnaie du Portugal dans les années soixante ? »
Cette fois, il n’avait même rien à proposer. Il avait étudié quelques pays en profondeur, dont le Portugal ne faisait pas partie.
« Putain, mais qu’est-ce que j’en sais de la putain de monnaie de ces putains de portos ? s’énerva-t-il en criant de nouveau.
– L’escudo ! dit le candidat.
– Alors là, bravo ! répondit le présentateur.
– Mais c’est bien, vous êtes contents bande d’abrutis… allez, on enchaîne, on enchaîne bordel de merde ! »
Cette fois, il avait les mains posées sur les genoux, le visage presque collé contre l’écran du téléviseur.
« Comment s’appelle le héros de La Tempête de Shakespeare ? »
Le candidat hasarda quelques noms ; aucun n’était le bon. Lui était surexcité, listait bêtement les seuls noms qu’il connaissait de l’œuvre du dramaturge :
« Hamlet ! Le roi Lear !... Roméo !
– Prospero ! dit le présentateur avec enthousiasme.
– PUTAIN D’ENCULÉ ! hurla-t-il à bout de nerfs. Je le savais aussi ça, je le savais ! Mais t’aurais pas pu nous sortir du Hamlet, ah ça, t’aurais pas pu, hein espèce de gros tas de merde ? »
Ca faisait longtemps qu’il n’avait pas déployé autant d’ardeur, ni manifesté autant d’énergie. Il était proche de l’hystérie, lui qui quelques mois auparavant traînassait son corps moulu depuis son misérable pieu jusqu’à la gamelle du chat, de la gamelle au frigo, du frigo au plumard, comme un zombie errant. L’émission se poursuivit. Une foule d’autres questions furent posées, qui toutes le tinrent en échec. Il connaissait quasiment toutes les réponses, il le savait intimement, et il avait raison. Le stress, la nervosité, l’agitation agissaient sur lui comme une nappe de brume qui l’empêchait de voir les réponses issues de la zone mémorielle qu’il verrouillait lui-même sans faire exprès. Il devint vite résigné, s’effondra à nouveau sur la moquette, puis se traîna lamentablement jusqu’au grabat de sa misère et de son ignorance.

Une semaine de repos fébrile s’écoula, une semaine sans la moindre lecture, sans télévision, sans disque de musique classique ni classiques du septième art, pas le plus petit atome de culture et de savoir ; juste son chat pour venir, de temps en temps, poser sa douce patte velue sur le visage rubicond du pauvre hère. Une fois remis sur pied, il se jura de vouer sa vie à l’inculture, au non-savoir le plus total. Maintenant convaincu que bonheur et ignorance font toujours bon ménage, il ne désirait plus que rester chez lui sans rien faire. Fumer ses roulées, boire de la bière, caresser le chat et suivre des émissions de jardinage, tels étaient les nouveaux objectifs. A quoi bon vouloir connaître un monde qui s’effondre, une race qui s’éteint, une vie qui dépérit ? Seule la connaissance de la mort et du néant peuvent, à la rigueur, avoir une certaine logique : eux au moins sont concrets et éternels.

Un jour – le Projet n’était plus qu’un lointain souvenir, une misère enfin révolue – son chat tomba malade, plutôt gravement. Les voies aériennes semblaient atteintes ; la pauvre bête s’étourdissait en éternuements répétés avec écoulement et pus au niveau des narines, ulcérations dans la bouche et des yeux qui coulent jusqu’à devenir effrayamment rouges. Sans trop comprendre comment, il sut instantanément de quoi il s’agissait. La réminiscence d’une vieille bribe du savoir qu’il avait accumulé durant le Projet fut aussi fulgurante qu’inconsciente, mais il n’eut pas le temps de pousser l’analyse. Les symptômes correspondaient exactement au Coryza, dont il a avait dû lire, pensa-t-il, la description dans quelque livre de médecine. Il creusa sa mémoire jusqu’à se souvenir du traitement associé, ce qui le dispensa d’aller perdre du temps chez le vétérinaire. Il opta pour la solution antibiotique, le Coryzalia, et traita son animal, qui fut totalement rétabli au bout d’un mois.

Pour la première fois, il se sentit infiniment reconnaissant du savoir qu’il avait accumulé. Mais il était conscient de la pauvre ironie de s’être torturé pendant des mois pour, au final, trouver l’utile dans des informations qu’il eût pu acquérir en cinq minutes. Cet épisode fut très loin de suffire à infléchir sa détermination nouvelle ; il escomptait bien se complaire toujours davantage dans son ignorance – avec l’intelligence selon Descartes, la chose au monde la mieux partagée. Avant de mettre le point final à toute cette sinistre aventure, il fit une dernière chose : se rendre une dernière fois à la médiathèque pour y dénicher ce livre de médecine qui lui avait tant servi. Il mit toute une après-midi à trouver le volume, mais ça lui tenait tant à cœur que les heures avaient filé comme des mirages.

Avec tous ses anciens livres, il fit de jolis feux – rien à voir avec quelque autodafé, se rassura-t-il – qui lui permirent de se passer de radiateur pendant plusieurs semaines. Sa bibliothèque à nouveau vide, il y plaça son premier véritable livre, celui qui avait sauvé son chat. Le premier d’une longue série, espéra-t-il.

11/02/2009

vendredi 5 juin 2009

Le grand incendie

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« Mais on va où comme ça ? demanda le plus traînard des deux, qui semblait mourir à chaque pas.
– Un groupe a indiqué les coordonnées d’un petit tison à quelques kilomètres au nord. J’ai eu l’info par la radio il y a une heure, pendant que tu dormais.
– Au nord, au nord… qu’est-ce que ça veut dire au nord, y’a des arbres partout ! Tu le sais ! Alors nord, sud, est, ouest…
– La boussole, Gaspard, la boussole.
– Tu m’emmerdes avec ta boussole, Archi. Faut toujours que tu nous trimballes à droite à gauche mais on trouve jamais rien, et ça aussi tu le sais ! Avec toi, y’a toujours de la fumée, mais jamais de feu !
– Mais un jour… répondit Archi en se retournant brusquement, fixant son compagnon de route avec la majesté hiératique du parfait possédé, l’œil inébranlable et la main solennelle, un jour Gaspard… un jour nous trouverons la flamme et alors : Pffffchhh ! Tout brûlera. »
Il accompagna le souffle de feu en balayant le paysage opaque de sa main droite.
« Tout brûlera, reprit-il en lui tournant le dos et en reprenant sa marche. Et tu verras de nouveau les rayons du Soleil. Tu te souviens du Soleil, Gaspard ? »
Sur ces mots, il retira ses lunettes infrarouges et resta momentanément dans le noir, songeur, avant de les replacer sur son nez.
« Oui merci, répondit Gaspard, ça me dit quelque chose. En attendant, tout ce que je vois, ce sont deux abrutis qui marchent dans la forêt.
– L’Enfer, souviens-toi de l’Enfer : Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai par une forêt obscure… je veux bien être ton Virgile, mais cesse de pleurnicher et aie un peu foi dans le Paradis !
– Je suis fatigué et je crève la dalle.
– Homme de peu de foi.
– La foi ne vaut rien quand on a faim, Archi.
– Ca nourrit ton âme, Gaspard.
– C’est mon estomac qui a la dalle, pas mon âme. Qu’est-ce qui reste à becqueter ?
– Des choses que tu ne toucheras pas avant ce soir.
– Si je m’écroule à terre, terrassé par la faim, tu pourras continuer tout seul. Quelle aubaine ! »

Gaspard s’assit au pied de l’un des arbres titanesques qui semaient cette forêt d’apparence aussi irréelle qu’infinie. Archi s’arrêta, le fixa en silence.
« Tu dois être déçu d’avoir un si piètre compagnon de route, n’est-ce pas ? » demanda Gaspard.
Archi s’approcha, fléchit les genoux pour se placer à sa hauteur :
« Qu’est-ce que tu racontes ? Pas du tout. Je crois en toi, Gaspard. Je sais que tu cherches la même chose que moi, que bien d’autres de notre souche, que tous ceux qui espèrent. Tu as juste ce défaut très répandu : tu renonces. Tu es résigné. Tu ne crois pas en notre quête, et tu te persuades que ta résignation est plus proche de la vérité que notre enthousiasme. »
Gaspard fixa son interlocuteur dans un long silence songeur.
« Tu as une foutue force de persuasion, reprit-il, tu le sais ça ?
– Je sais. Mais ça ne changera rien.
– Absolument rien.
– Je le savais, répondit Archi avec un petit sourire de clairvoyance. Cinq minutes de pause, ça te va ?
– Perfect. »
Les deux compagnons de voyage s’évadèrent en silence, immobiles, sylvestres jusqu’aux plus profonds recoins de l’âme, la tête tournée vers les sommets enténébrés de lointaines et épaisses nébuleuses de feuillage.
« Tu crois qu’ils font combien de haut ? demanda Gaspard.
– J’en sais rien… on ne voit même pas les cimes. On m’avait transmis, il y a quelques années, des résultats d’une étude basée sur des calculs de temps et de vitesse de croissance rapportant entre trente et quarante kilomètres de haut. Quant au diamètre, on peut le voir, ça varie entre vingt et trente mètres.
– Et c’est beaucoup ? Je ne me rappelle même plus les arbres des temps anciens.
– C’est énorme, évidemment. Les arbres des temps anciens étaient ridicules à côté, de vraies petites brindilles.
– C’est quand même hallucinant tout ce qui s’est passé en deux décennies, reprit Gaspard après un silence.
– Ah ça, ce n’est pas moi qui vais te dire le contraire. Les premières années, il y avait encore de la lumière qui filtrait à travers l’énorme masse feuillue… on pouvait voir des rais de lumière espacés qui tombaient du ciel jusqu’au sol, c’était joli. On s’approchait du rayon comme pour jouer avec, on avait réellement l’impression de toucher la lumière, de sentir la collision des photons sur nos chairs. Je regrette vraiment cette période, les arbres n’étaient pas encore trop hauts, on pensait que tout s’arrangerait très vite…
– Accès de résignation ?
– Boucle-là, c’est toi la résignation. Moi je me bats. Tous les jours. D’ailleurs lève ton cul, on y va. »

Ils reprirent leur marche comme ils en avaient l’habitude, Archi en tête, Gaspard derrière. Ils parcoururent trois kilomètres dans un silence presque total à peine entrecoupé des interrogations de Gaspard concernant leur positionnement et le but de ce voyage, un peu léger pour y dispenser tant de forces. Bientôt, un camp se dessina au loin.
« Là-bas, regarde, un camp ! dit soudainement Gaspard. Faisons demi-tour, vite.
– Non, répondit Archi, placide. Ils nous ont vus, c’est trop tard. Il n’y a plus qu’à passer devant eux le plus posément du monde, déterminés, sang-froid dans les veines.
– Tu penses que ce sera suffisant ? Ca me paraît limite quand même.
– Fais-moi confiance, c’est un camp de Pouilleux.
– Pouilleux ?
– C’est comme ça qu’on les appelle. Les Pouilleux sont des sylvains de quatrième catégorie. Ils ne se battent pour rien d’autre que leur conservation, et passent leur loisir à jouer avec de la boue ou compter des brindilles. Paradoxalement, ils sont très organisés. Ils sont très nombreux, c’est même la catégorie la plus répandue ; ils sont plutôt gentils et inexistants. Rien à craindre d’eux, si ce n’est l’éventualité non négligeable qu’ils soient un jour les seuls survivants, ce qui évidemment annulerait définitivement toute espèce de quête comme la nôtre. Ils ne tiennent pas du tout à incendier la forêt ; quand ils n’y songent pas, ils y sont hostiles, parfois très violemment. C’est compréhensible : ils en ont définitivement fait leur environnement. Ils ne savent même plus qu’il y a un monde à l’extérieur, ils sont persuadés que l’univers se limite aux dimensions de la forêt.
– Mais c’est terrifiant !
– Et oui, ce sont les Pouilleux. Ils sont en quelque sorte le stade terminal du processus régressif de l’homme depuis la Catastrophe. Jette un œil de côté quand nous passerons devant eux, tu verras, ce sont des misérables qui ont presque déjà fini de se tenir debout. Bientôt ils seront revenus au stade du chimpanzé.
– Mais pourquoi est-ce qu’on ne les combat pas ?
– Pour deux raisons. La première, c’est qu’ils sont de nature absolument pacifique ; leur déclarer la guerre enfreindrait totalement l’éthique de tout chercheur de feu authentique. La deuxième, c’est que dans l’éventualité même de cette guerre, si les Pouilleux décidaient, d’une part de se défendre, d’autre part de rendre les coups, ils sont si nombreux que nous subirions une raclée colossale et sans doute fatale. Alors hors de question de porter atteinte au moindre pouilleux, c’est même un ordre officiel des Espérants. L’autre ennui, c’est qu’ils se servent régulièrement des feux trouvés ou qu’ils ont alimentés eux-mêmes pour leur propre utilisation domestique. Ils s’y réchauffent, s’en servent pour faire cuire la bidoche des animaux qu’ils ont tués, parfois même en font des armes pour se blesser entre eux lors d’un litige. Bref, ils enrayent considérablement la quête. »

Ils passèrent, comme prévu, à quelques mètres du campement des Pouilleux. Ceux-ci les observèrent en silence, suivant leur marche d’un regard vide, un peu nigaud. Gaspard tourna furtivement l’œil sur la droite, il vit une bande de semi-sauvages qui, effectivement, semblaient passer la majeure partie de leur temps à s’envoyer des poignées de boue ou à gratter le sol pour y trouver on ne sait quoi. De temps en temps, l’un d’entre eux poussait quelques grognements inoffensifs avant de s’en retourner à son silence en voyant ses compagnons ne pas le suivre. Hormis entre eux, ils n’avaient effectivement pas l’air belliqueux, mais pour ce qui concerne les étrangers, leur air était parfaitement stupide, comme devant des habitants d’une autre planète, en transit dans cette forêt. Archi et Gaspard passèrent avec une légère peur au ventre, assez vite dissipée après quelques secondes. Rapidement, plus aucun danger n’était à craindre et le camp se retrouva rapidement derrière eux.

Un nouveau danger se profila quelques kilomètres plus loin à peine. Ils s’arrêtèrent net. Des bruits de pas se firent effectivement entendre juste avant que des ombres ne se dessinassent progressivement, laissant suggérer un groupe d’hommes assez nombreux.
« Qu’est-ce que c’est ? chuchota Gaspard avec un souffle panique dans la voix.
– Comme pour les Pouilleux, tu avances, tu gardes ton calme et tu ne bronches pas. C’est une faction de gardes forestiers. Ils ont l’air nombreux, certains sont à cheval et la plupart ont des armes. Je pense qu’ils nous ont déjà aperçus, alors on avance tranquillement. Pour le reste, je prends la situation en main. »

La faction, qui comptait une dizaine de gardes dont trois à cheval, stoppèrent Archi et Gaspard pour, comme ils disaient, effectuer un contrôle de routine.
« Excusez-nous messieurs, aborda celui qui avait l’air d’être le chef de la faction, nous avons besoin de savoir d’où vous venez, où vous allez, et dans quel but. »
Gaspard, circonspect, ne pipa mot et se mit doucement en retrait en enfonçant les mains dans les poches et en tournant un peu en rond, sifflotant parfois pour simuler – médiocrement – la décontraction ; l’un des gardes à cheval le suivit du regard.
« Nous rejoignons notre campement, répondit Archi avec son assurance proverbiale.
– C'est-à-dire ?
– Le campement B302, à une trentaine de kilomètres au sud-est. »
Le chef se tourna lentement vers ses collègues, qui émirent quelques rires gutturaux en s’avançant parfaitement synchroniquement, évoquant une psychologie de meute peu rassurante mais en parfaite harmonie. Le chef reprit sa position initiale, augmentée d’un sourire plein de mauvaise malice.
« Alors comme ça, vous vous rendez au sud en avançant vers le nord ? Nous avons justement intercepté un message évoquant l’existence d’une source de feu quelque part au nord. C’est une coïncidence amusante, vous ne trouvez pas ?
– Vers le nord ? Je ne comprends pas, nous n’avons jamais cherché à aller vers le nord !
– Vous n’avez pas de boussole ? Si c’est le cas, vous devez savoir que c’est interdit par le règlement et nous serions obligés de régler ça ensemble au prochain poste. »
Le chef sortit une boussole de sa poche droite.
« Regardez la mienne… ici c’est le sud, dit-il en lançant son doigt droit devant lui. Là-bas c’est le nord, ajouta-t-il en pivotant son doigt jusque derrière lui.
– Pourtant je ne me suis pas trompé, répondit Archi en sortant sa boussole. Regardez, elle m’indique bien derrière moi le nord, et là-bas le sud. »
Le garde jeta un œil sur la boussole.
« Effectivement…
– Avouez qu’il y a de quoi être… déboussolé ! lança Archi dans un esclaffement qui se termina comme un énorme crash de Boeing sur le faciès granitique du chef.
– Veuillez faire demi-tour et changer votre boussole, se promener avec une boussole défectueuse est passible d’une interdiction de circuler pouvant atteindre six mois.
– Faites-moi confiance, je la changerai incessamment sous peu, je ne tiens pas à passer ma vie à me perdre dans ces immensités ! »

La faction reprit sa patrouille à travers les larges sentiers. Le chef gardait un œil sur les deux vagabonds en se retournant de temps à autres sans la moindre discrétion. Archi et Gaspard firent mine d’avancer vers le sud ; ce dernier ne pouvait s’empêcher de rire tant la situation lui paraissait burlesque. Lorsqu’ils furent assez distants de la faction, ils reprirent tranquillement vers le nord. Revenu au calme, Gaspard prit un air franchement dubitatif.
« Tu peux m’expliquer ce qui s’est passé ? Là y’a quelque chose qui m’a échappé... ta boussole est déglinguée ?
– Je ne me promène jamais avec une boussole défectueuse, je ne tiens pas à crever de froid en pleine nuit au milieu de nulle part. Ils me font sourire avec leur sanction, comme si ça changeait quelque chose…
– Bon, et alors ?
– Ah ça, dit-il en sortant de nouveau sa boussole, ça c’est un petit truc qui circule entre nous, obligatoire pour ce genre de situation. On a toujours dans la poche ce tout petit aimant, qu’on place au-dessous, sur la partie métallique de la boussole. Le pôle nord attire l’aiguille, et les gardes forestiers un peu neuneus n’entravent que dalle. Il ne faut pas en abuser bien sûr, s’il est repéré par un garde, ils se passent le mot et tout est foutu, il faudra trouver autre chose. Alors on essaie de limiter au maximum. Là on n’a pas eu de chance, ils étaient déjà trop près lorsqu’on les a aperçus.
– Bon, et à part ça, c’est quoi ces gardes ? Leur job consiste à trouver et à arrêter les chercheurs de feu comme nous ?
– Tu ne connais pas les gardes forestiers ?
– J’en ai juste entendu parler. Je ne suis qu’un aide de camp comme tu le sais, je ne sors presque jamais du camp sinon avec toi, et je m’intéresse assez peu à ce qui se passe à l’extérieur. Je ne sais même pas pourquoi ça fait la quatrième fois qu’ils me choisissent pour t’accompagner.
– Aucune raison particulière, ils refusent simplement que quelqu’un s’aventure seul à l’extérieur et tu es toujours le seul disponible. En ce qui concerne les gardes, leur rôle est élémentaire : éteindre tout incendie ou début d’incendie, détecter toute source potentielle et neutraliser toute recherche. Des dizaines de gardes sont formées chaque jour, c’est devenu une vraie institution. La plupart des nouvelles recrues ne connaissent rien à rien, ne savent même pas quel est notre but, notre fin ; on leur met dans le crâne que nous ne sommes que des espèces de nouveaux terroristes et ils marchent à fond, c’est un véritable endoctrinement. Les gardes passent tout leur temps à arpenter les sentiers en se relayant jour et nuit, contrôlent tout et tout le monde et possèdent des tonnes et des tonnes de sprays ignifugeants d’une efficacité redoutable qu’ils vaporisent partout où ils passent. Il n’y pas un seul garde qui ne se promène avec moins de cinq sprays sur lui. Ils sont, évidemment, la cause principale de tous les échecs que nous avons essuyés jusque là. »

Encore trente minutes de marche leur furent nécessaires pour arriver à destination. L’endroit faisait partie des zones reculées, négligées, non entretenues, dans lesquelles jamais personne ne passait. Une quinzaine de personnes se tenait en cercle autour d’un point précis, et Gaspard les reconnut immédiatement – les chercheurs de feu se reconnaissent d’instinct, sans se parler, presque sans se voir, à peine si un reniflement ne leur suffit pas. A quelques centaines de mètre du point, des sentinelles réparties en cercle surveillaient l’approche potentielle d’une faction de gardes forestiers. Gaspard se réjouit de constater que la première partie de l’opération fût donc plutôt bien organisée. Le chef de mission s’appelait Torvès, Gaspard le connaissait un peu, l’avait croisé quelquefois par le passé et avait même, crut-il se souvenir, participé à une petite mission de routine plusieurs années auparavant. Ils furent très bien accueillis et discutèrent quelques temps avant d’en venir au cœur du problème, évoquaient des sujets tournant, comme toujours, autour de la quête du feu, des opérations en cours, des espoirs, des désillusions, des bonnes et des mauvaises nouvelles, de l’actualité globale de la forêt. Torvès les mena ensuite au tison, petit morceau de bois étrangement incandescent qui semblait dormir au beau milieu d’un hallier et avec lequel, par sécurité en cas d’extinction, ils enflammaient d’autres petits morceaux de bois. A la question de savoir comment il avait atterri ici, Archi et Gaspard ne reçurent pas la moindre réponse satisfaisante ; il fallait se faire à l’idée que c’était, dans l’immédiat, sans la moindre importance. Devant ce spectacle, Archi ne put réprimer une flammèche poétique :

« Ô feu de la vie, divine incandescence,
Les derniers hommes, en ce lieu, te rappellent
Pour nous arracher à la nuit éternelle ! »

Le tercet terminé, Torvès et Gaspard observèrent l’inspiré quelques secondes, dubitatifs.
« Et quoi ? C’est interdit de mettre ses espoirs en vers ?
– Non non, c’était très joli » dirent les deux autres sans insister.
L’étape suivante consistait à transporter le tison dans une zone très touffue, que Torvès avait repéré depuis un moment déjà, de manière à ce que le « Grand Incendie » eût enfin d’énormes chances de se propager et d’aboutir. Par mesure de discrétion, Torvès réduisit le groupe de mission à cinq personnes : lui, Gaspard, Archi, et deux de ses compagnons en lesquels il avait placé toute sa confiance. Les autres quittèrent rapidement les lieux pour rejoindre leur camp. Tous sentaient que c’était le grand soir, qu’une conjonction de circonstances favorables semblait annoncer une victoire. Quatre du groupe retirèrent leur manteau qu’ils maintinrent autour du morceau de bois pour d’une part le dissimuler, d’autre part le protéger des vents et du froid. Ils cheminèrent ainsi, en silence, animé d’un extraordinaire enthousiasme qui pouvait désarmer tous les écueils du monde. Au bout d’un chemin, à l’angle formé par l’un des ces énormes troncs qui semaient la forêt, un craquement de feuilles mortes alerta le groupe – un peu tardivement hélas – que des gardes rôdaient dans les parages. Ceux-ci, au nombre de trois, surgirent brusquement, comme si l’embuscade avait été préparée, ce qui n’était pas le cas.
« Bonjour messieurs, dit le premier en accompagnant sa cordialité d’un sourire sardonique, pouvons-nous savoir où vous allez, et surtout dans quel but ? »
Ses collègues souriaient également, comme deux braconniers devant un gibier sans issue. Tout le groupe avait compris que les gardes savaient, que tout faux-fuyant, toute dérobade n’eussent pas seulement été vains, mais presque ridicules. Torvès s’avança de deux pas avec, tant dans l’assurance de son corps que dans l’impassibilité de son regard, une détermination farouche à en finir au plus vite et sans barouf.
« Messieurs, commença-t-il, théâtral, je vais vous expliquer ce qui maintenant va se passer. Vous allez nous laisser passer sans opposer de résistance, et ce pour une raison très simple : nous convoyons sous ces manteaux les espoirs cumulés de toute une vie – que dis-je, de milliers de vie. La somme des forces qui entourent ce qui se cache là-dessous pourrait produire des déflagrations dont vous n’avez même pas conscience. De votre côté, tout ce qui vous anime, c’est la sotte allégeance à des supérieurs qui vous méprisent et inoculent en vous la mesquine inquiétude de bien leur obéir, pour avoir de bonnes évaluations lors du rapport de mission, et ainsi conserver votre poste au moins un jour de plus. Alors messieurs, ne soyez pas stupides, et laissez-nous passer. »
Comme attendu, les trois gardes éclatèrent d’un rire gras qui relevait ostensiblement l’affront. Celui qui était le plus en avant sortit un pistolet, arme des temps anciens dont il ne restait plus aujourd’hui qu’une trentaine de modèles à travers toute la forêt. Le groupe fut pris d’un silencieux accès de panique en voyant l’arme à feu. L’un des compagnons de Torvès, un prénommé Ogir, lança une pierre qu’il avait astucieusement ramassé lors de l’échange entre Torvès et le chef de garde. Son initiative sauva le groupe. Admirablement lancé, le projectile frappa le garde en pleine figure et ce dernier chancela en un cri rauque de douleur ; la pression de son index sur la détente fit partir le coup, mais le bras était déjà en pleine valse, bien trop haut, et le tir s’enfonça dans les branchages qui éternuèrent des nuées de feuilles. Les deux gardes en retrait sortirent des matraques et se précipitèrent sur le groupe, qui fit de même. Le télescopage fut violent, mais la détermination du groupe leur apporta rapidement une domination écrasante, à peine nuancée par quelques faibles coups de matraque dans des lombaires, des cuisses ou des épaules. Profitant de l’avantage acquis, ils rouèrent les gardes de coups si brutaux qu’ils leur firent perdre connaissance. Lorsque ces derniers se réveilleraient, ce ne serait que pour constater qu’ils avaient été fermement ligotés à un arbre.

La suite du convoyage se passa sans entraves. Torvès fit découvrir l’emplacement qu’il avait repéré pour le Grand Incendie ; c’était effectivement un endroit d’une densité extraordinaire, si adéquat qu’on eût pu le croire spécialement aménagé pour l’événement. Archi et Torvès allumèrent plusieurs buissons à divers endroits stratégiques puis contemplèrent, immobiles, en silence, les balbutiements du grand œuvre qui devait ouvrir un nouvel âge, ou plutôt retrouver l’ancien et ainsi boucler la boucle. Gaspard, sans détacher les yeux de l’ardent spectacle, s’approcha lentement d’Archi.
« Tu penses que c’est le grand soir ? lui murmura-t-il à l’oreille.
– Tu veux que je te dise ce que je pense ?
– Bien sûr !
– Si ça ne l’est pas, alors il n’y aura jamais de grand soir.
– Pourquoi ?
– Je t’expliquerai plus tard. »
L’embrasement se propageait maintenant de proche en proche à vitesse exponentielle. Les flammes crachaient une vaste lueur scintillante qui éclairait fébrilement une grande partie de la zone. La lumière était telle que les membres du groupe retirèrent leurs lunettes infrarouges, comme ils l’avaient fait à chaque tentative d’incendie. Ce retour à une luminosité naturelle leur procurait toujours une secrète joie intérieure, une sensation d’être enfin rendus au réel, au monde tel que Dieu l’avait créé. Les cinq confrères savouraient l’aboutissement de leur quête et presque de leur existence avec des yeux d’enfants dans lesquels se réfléchissait la danse des flammes. Archi, le plus solennel du groupe, étendit les bras pour inviter ses acolytes à se tenir les mains tous ensemble, pour construire une petite chaîne humaine en oblation au Dieu du feu auquel ils se soumettaient joyeusement :
« Vulcain ! hurla Archi, avec une telle force dans la voix que celle-ci transcenda l’immense souffle du feu et ses crépitations stridentes. Vulcain ! Dieu de la forge et du feu, étends ton empire, dévore tout ce que tu touches, dévore-nous s’il le faut, mais libère les Espérants de la nuit éternelle ! Mes camarades, criez avec moi : Vulcain ! Vulcain !
– Vulcain ! Vulcain ! hurlèrent les autres, dociles mais enthousiastes.
– Vulcain ! Vulcain ! réitéra Archi.
– Vulcain ! Vulcain ! »
Et le Dieu qu’ils invoquaient semblait les écouter, car il avait déjà englouti les trois quarts de la zone et, hormis les arbres titanesques qui ne commençaient à faiblir qu’après des jours d’incendie, toute la flore alentour n’était plus qu’un désert de cendres où les rares végétaux encore debout s’accablaient lentement sous le poids de leur propre combustion. L’incendie n’était plus qu’une immense tenture ignée qui s’agitait à loisir et montait dans les airs comme pour calciner le ciel. Le danger de se laisser surprendre par les flammes commençait à devenir non négligeable, et Torvès arracha Gaspard à son inconséquente contemplation de son apocalypse personnelle, comme si sa propre mort n’était rien en regard de l’événement historique qui se déployait sous ses yeux.
« Allez viens mon vieux, lui dit-il en lui attrapant le bras, il faut partir maintenant, ce serait dommage de ne plus être là pour assister à la nouvelle aurore. »
Et les deux amis partirent rejoindre les autres, qui étaient déjà bien avancés. Ils s’enfoncèrent en courant vers la vieille obscurité et, avec leur pardessus, se protégeaient la tête de l’excès de chaleur comme au travers d’un tunnel de feu.

« Eh ! »
Le cri résonna dans sa tête en d’étranges échos, qui évoquaient un songe.
« Eh Archi, réveille-toi ! »
Il était allongé au pied d’un arbre, émergeant lentement et laborieusement du sommeil comme au sortir d’un mauvais rêve.
« Allez mon vieux ! insista Gaspard, bouge-toi ! »
Archi, encore ensommeillé, crut sentir son esprit écraser ses paupières sous des mégatonnes de fatigue physique comme psychologique.
« Qu’est-ce qui se passe, baragouina-t-il en guise de réponse, où est-ce qu’on est ? C’est le matin hein ? Qu’est-ce que… pourquoi est-ce que j’ai ces putains de lunettes sur le pif moi ? »
Il retira ses lunettes infrarouges d’un geste sec, écarquilla les yeux puis poussa un cri d’horreur :
« NON !
– Et si… » répondit Gaspard d’un ton détaché, presque sarcastique.
Archi se dressa sur ses deux jambes d’un bond :
« NON, NON et NON ! C’est quoi ce bordel ? Explique !
– Calme-toi, tenta de rassurer Gaspard en apposant ses mains sur les épaules de son ami. Oui, oui et OUI, ça a foiré, d’accord ? Alors arrête de hurler parce qu’on est dans une situation vraiment très critique, vois-tu.
– Je veux tout savoir.
– Quand je me suis réveillé, il y a quelques heures, on était allongé tous les deux, ici-même. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je pense qu’on s’est écroulé de fatigue d’avoir trop couru, c’est ce qui me paraît le plus probable. Je ne t’ai pas réveillé, j’ai voulu aller errer, seul, dans les parages. Puis je suis tombé sur Torvès, qui était avec quatre autres gars que je ne connaissais pas. Il avait l’air agité, en plein désarroi, ce qui est compréhensible. Il m’a dit que l’incendie avait foiré, qu’il fallait partir vite, très vite, le plus loin possible. Il m’a conseillé d’aller avec toi rejoindre le camp F84 à trente kilomètres au nord-ouest… tu m’écoutes ? T’en fais une drôle de tête…
– Les gardes, hein ? Ce sont ces PUTAINS de gardes qui ont tout fait foirer ?!!
– Non, justement ! Il m’a dit que les gardes n’avaient rien à voir là-dedans. Le feu s’est propagé sur cinq ou six kilomètres à peu près, puis s’est étouffé tout seul, petit à petit, sans doute à cause du nombre trop important d’espaces vides à certains endroits. En ce qui concerne la hauteur, selon lui, le feu n’a même pas atteint les cimes des arbres. Les dégâts sont impressionnants mais non suffisants. Ca a capoté, Archi, j’en suis désolé, vraiment désolé. Il faut partir immédiatement, une centaine de gardes ont bouclé la zone incendiée, et une centaine d’autres sont probablement déjà à nos trousses. »
Après tout juste quelques mètres de marche accélérée, Archi s’arrêta net, le regard fixant un point perdu dans l’obscurité.
« Non, dit-il, ce n’est pas possible, il y a quelque chose qui cloche.
– Il n’y a rien qui cloche, Archi, ça a foiré et puis c’est tout. Allez, viens.
– Non, ce n’est pas normal.
– Si, c’est normal ! Vous êtes chiants aussi avec vos « grands soirs », vos « grands incendies » et vos « aurores » ! Toutes les tentatives ont foiré, et vous répétez sans cesse « cette fois c’est la bonne, cette fois c’est la bonne ». Et bien non, ce n’était pas la bonne, et comme tu l’as dit toi-même, ça ne le sera jamais !
– Tu ne comprends pas…
– Je ne comprends pas quoi ?
– Écoute. Il y a deux ans de cela, j’ai été convoqué dans la tente du Grand Shaman, au camp D128. C’est un vieux monsieur qui rend les oracles, et très peu de monde est au courant de son existence, toi-même tu ne sais absolument pas qui c’est. Dit comme ça, on pourrait croire à un charlatan, à une fumisterie ; il s’avère que depuis près de quinze ans, toutes ses prédictions se sont accomplies. C’est un homme doté d’un don extraordinaire, révéré comme le Sauveur, surprotégé et gardé secret par une vaste omerta. Je risque le bannissement à vie en t’en parlant, mais au point où l’on en est, où j’en suis personnellement, ça n’a plus grande importance. Je n’ai jamais su pourquoi il m’avait convoqué, moi, alors que je n’étais qu’un petit espérant comme un autre, mais je me suis empressé de m’y rendre. Il m’a alors prédit qu’il y aurait un « grand incendie » dans les années à venir, et que je ferais partie de ceux à son origine. Depuis cette visite qui m’a profondément remué, il n’y a pas une nuit, Gaspard, pas une nuit où quelque rêve ne m’annonce que ça va avoir lieu, que la sortie du tunnel est très proche, rêve dont j’émerge toujours en nage et exalté comme si le fait avait déjà eu lieu. C’est pourquoi ce nouvel échec me paraît totalement insensé, il y a quelque chose qui m’échappe, qui nous échappe à tous.
– Ce qui t’échappe, c’est que le vioque s’est planté et puis c’est tout.
– Tu te fous de tout ça, mais peut-être au fond as-tu raison, c’est ça le pire. »
Épuisé dans tous les sens du terme, Archi emboîta le pas à celui qui désormais le devançait, puis s’arrêta de nouveau, brusquement, après quelques mètres.
« Attend ! cria-t-il.
– Quoi encore !
– Le Grand Shaman, il n’a… il n’a jamais parlé de feu, il a juste dit « incendie » mais il n’a jamais parlé de feu ! C’était peut-être… une métaphore ou je sais pas. Peut-être qu’il voulait dire autre chose, peut-être qu’on se trompe de piste !
– Passionnant. Bon, ce que je te propose, c’est qu’on se livre directement à la garde forestière, histoire de gagner du temps. »

Archi se remit à suivre Gaspard, définitivement cette fois. Il avait le pas lourd, la tête basse, alourdie par le trop-plein de questions sans réponse. Équipés de leurs éternelles lunettes infrarouges, les deux compagnons s’enfoncèrent à nouveau dans la grande obscurité.

18/12/2008